Le jour des corneilles de Jean-François Beauchemin

Enfant, j’adorais Le bon gros géant, surtout je crois parce qu’il avait une façon de parler surprenante et rigolote qui me plaisait bien. Il y a peut-être quelque chose de ce plaisir enfantin de mélanger les mots dans le ravissement éprouvé en découvrant la langue si particulière inventée par Jean-François Beauchemin dans le court roman dont j’avais aujourd’hui envie de vous parler, Le jour des Corneilles. C’est un livre que je n’avais pas repéré, mince et sombre dans la version qu’en donne la maison d’édition Les allusifs, planqué dans les rayonnages de ma librairie. Un client qui avait bon goût m’a un jour demandé si je l’avais lu. Je réalisais alors que ce petit ouvrage portait le même titre qu’un très beau dessin animé de Jean-Christophe Dessaint sorti en 2011. Un dessin animé réalisé avec des techniques anciennes dont j’avais apprécié les décors merveilleux, des paysages qui se déroulent au fil des jeux de couleurs et de lumières, un vrai bon moment de cinéma. En discutant nous nous sommes aperçus que le film et le livre semblaient bien raconter une histoire similaire, mais qu’il devait y avoir tout de même un bon paquet de différences. Mon client était ainsi effaré de voir qu’une histoire pareille était devenue un film pour enfant. Ma curiosité était aiguisée, j’emportais le livre chez moi. Je n’ai pas été déçue. Le court ouvrage raconte la vie du fils Courge, un enfant sauvage élevé par un père plus qu’à moitié dingue, coupé du contact des autres humains. Outre la vie à la dure et en pleine nature que lui impose son drôle de géniteur, le fils Courge doit aussi faire face à toutes sortes de corvées ou d’expériences violentes et terribles décidées par ce père en proie à des démons qui lui ravagent la cervelle. Le fils Courge quant à lui n’est pas exempt de bizarreries, puisqu’il entretient des rapports quotidiens avec les trépassés, sa mère par exemple, morte en lui donnant naissance, qui lui rend couramment visite. Il n’obtient pourtant de ces fantômes réponse à aucune des questions qui l’aiguillonnent. La plus importante, son père l’aime-t-il ? Alors où a-t-il caché son amour, qui doit bien avoir forme tangible et réelle ? Un jour cette relative monotonie est rompue, son père se blesse, et le fils Courge fait une incursion au village…

Voilà pour l’histoire. C’est le fils Courge lui même qui la raconte, à un juge (pourquoi, vous aurez la réponse au fil du texte), dans une langue bizarre, émaillée de néologismes, de vieux français, de tournures alambiquées, improbables et poétiques. Et ce drôle de parler fonctionne, il fonctionne même très bien et nous embarque complétement dans l’univers si particulier du fils Courge :

Ma naissance terminée, mère commença à mourir sur la paillasse, car je lui avais donné ample fil à retordre avant que d’aboutir ici-bas. Père, cependant, avait attendu à l’extérieur de la cabane que mère mette bas, profitant des bonnes heures du jour pour éviscérer un chevrillard achevé par haut matin. Tandis que né, je hurlais, père entra, me saisit entre ses bras musculeux et me mena bien vite devant l’âtre crépitant. Mère de son côté nous quittait si silencieusement que père ne s’avisa de rien. Ce n’est que lorsque qu’il me ramena sur paillasse enaccoutré de ma défroque nouvelle et qu’il se tourna finalement vers sa compagne qu’il nota : mère, qu’il adorait telle une pierette rarissime avait rendu l’âme.

Ce fut un moment terrible.Chaque bête ou insecte terré dans la forêt eût assurément le coeur cassé en escoutant le pleur déversé par mon père devant la cabane, sans compter ses plaintes et hurlades, répandues bien au-delà du grand hêtre.

Cette langue étonnante compte pour beaucoup dans la réussite du roman. Mais c’est aussi un bon texte parce qu’il est bien construit – il contient des mystères qui demandent à être éclairés et qui incitent à tourner les pages – et parce qu’il déploie des sujets profonds et délicats : le rapport qu’on entretient avec la mort, avec l’amour et la privation d’amour. La vie du fils Courge, jeté nourrisson dans un trou de marmotte, recupéré par un père privé d’une partie de ses sens et confronté à des sentiments et des questions auxquelles il ne trouve pas de réponse dans la nature qui l’entoure vient directement toucher le lecteur, qui pourra pourtant difficilement se reconnaître dans cette vie escarpée et semi-fantastique d’enfant sauvage. Mais c’est bien la langue qui fait le lien entre lui et nous, la langue qui vient nommer choses, sentiments et liens. Les dernières pages du roman sont à cet égard belles et mystérieuses, on y apprend comment le Fils Courge fut instruit de vocabulaire et ce que cette découverte lui inspire : « ah, si j’avais su que discours est comme clôture à troupeau : qu’il restreint la dispersion de soi, et en autorise l’agroupement, et en favorise le guet et la meilleure connaissance ».

Le jour des corneilles est disponible chez Les allusifs et chez Libretto.

Bande-annonce du dessin-animé de Jean-Christophe Dessaint

L’article est illustré par un dessin de Jan Menkes

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