Ajoie, précédé de Passage des ombres et Cette âme perdue Jean-Claude Pirotte

À la tête de la collection Poésie/Gallimard, André Velter passe le flambeau à Jean-Pierre Siméon, ancien responsable du Printemps des poètes. Lequel sera remplacé par Sophie Naulleau, compagne de l’ancien directeur de la collection.

Ce jeu de chaises poétiquement musicales aurait-il amusé Jean-Claude Pirotte ? Je crois qu’il ne faut pas même se poser la question.

Mais cela nous vaut peut-être l’heureuse surprise de trouver désormais, en Poésie/Gallimard, trois recueils réunis de ce « peintre du samedi et écrivain du dimanche ». Et je serais très heureux que le poster généreusement accordé, à l’occasion du fameux Printemps, par Gallimard aux affamés de poésie pour l’achat de trois livres de la collection, reproduise un tableau de Pirotte, ou une encre aquarellée du même.

Pour paraphraser Raymond Queneau, y a pas que les places assises dans la vie, y a aussi l’art !

Peinture de Jean-Claude Pirotte, en couverture de L’épreuve du jour, aux Éditions Le temps qu’il fait, 1991.

De place bien assise dans la société, on peut dire que Jean-Claude Pirotte n’en rechercha guère. Il était né le 20 octobre 1939, à Namur, fils unique de deux parents enseignants – ce qui fut, pour lui, comme une sorte malédiction primale. Après divers vagabondages adolescents ou post-adolescents, il fit des études de Droit et devint un avocat remarqué. « Je n’écrivais plus… J’étais passionné par mon métier. Tout mon temps allait à la défense de ceux à qui l’on refuse le droit de parler», dit-il à Xavier Houssin, venu en 2011 converser avec lui pour le journal Le Monde. En 1975, il fut accusé d’avoir aidé un détenu à s’évader – ce qu’il a toujours nié –, condamné à 18 mois de prison et radié du barreau.

En conséquence de quoi, c’est lui qui s’évada de Belgique pour aller en France, en Italie, en Catalogne, au Portugal, et il reprit assidûment son habitude d’enfance de gribouiller sur des carnets – à onze ans, il avait écrit en tête de l’un d’entre eux : « Nulla dies sine linea », et il s’y tenait. En 1981, à la péremption de sa peine, il put revenir en pays wallon. Il n’y demeura pas. Mais c’est à Namur qu’il revint pour mourir, en 2014, d’un cancer multirécidiviste, et l’on dit que quelques uns de ses anciens clients, ayant appris sa présence, sont venus le visiter et le soutenir…

De ses carnets sont issus ses livres, une soixantaine, voire plus, en vers ou en prose, et ainsi s’est construite une œuvre qui reçut une brillante guirlande de prix littéraires, dont, en 2012, le Grand prix de poésie de l’Académie française et le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre. Il était temps !

L’édition Poésie/Gallimard nous offre Passage des ombres, Cette âme perdue et Ajoie, « une traversée de 2008 à 2011 », avec une préface de Sylvie Doizelet à qui ces volumes furent dédiés, elle qui accompagna Jean-Claude Pirotte, du Jura à la Mer du Nord et retour et quelques détours, durant les dernières années de sa vie – ils se rencontrèrent en 1999. Elle a également rédigé, pour la fin de ce volume, « quelques repères dans la vie de celui qui aimait les brouiller ». Cette notice biographique, qui n’est pas une simple notice, se termine par :

« Quelqu’un peut-il se vanter d’avoir jamais vu Jean-Claude Pirotte pressé ? Accélérer le mouvement, ne pas prendre son temps : deux péchés capitaux à ses yeux. À se demander qui, pendant ce demi-siècle de création ininterrompue, remplissait carnets après carnets… »

Lorsque je lis de la poésie, je crois bien que je retombe en enfance, en cette période où je n’en étais qu’au stade de l’apprentissage de la lecture ; il fallait alors que les associations de lettres deviennent, au moins dans mon esprit, des sons avant de prendre du sens. Et c’est ainsi que je lis les poètes, oralisant mentalement, comme un apprenti. C’est peut-être un plaisir régressif, marqué par la nostalgie d’un temps où les mots transcrits devenaient musique une fois décryptés.

La poésie de Jean-Claude Pirotte est immédiatement musicale. Loin de céder à la tendance généralisée du vers libre, elle est libre tout en respectant les règles du vers régulier, rimé ou assonancé ou rien du tout, avec une métrique – mais je n’ai pas compté sur mes doigts – faite pour la diction, ou le fredonnement intérieur. S’il parle assez souvent de la rime, c’est pour ne pas en dire beaucoup de bien ou même pour froidement lui tordre le cou. Je ne dénoncerai personne mais combien de poètes quittent leur fil pour placer une rime richissime ?

à force de chercher la rime

et de compter sur les doigts

les syllabes patibulaires

on n’invente rien on erre

(Passage des ombres.)

De ce choix formel découle, en partie, l’impression de simplicité, de familiarité, de proximité, que donnent ses poèmes. On entre de plain-pied dans la poésie de Jean-Claude Pirotte, mais quand on y revient, il n’est pas impossible qu’on lui trouve une autre tonalité que lors de la première approche. La fantaisie ironique que l’on avait perçue se teinte d’une noire mélancolie, certes tenue à distance par les pirouettes du poète, mais qui semble désormais prépondérante. Et, en entreprenant une autre relecture, le phénomène inverse risque de se produire. Sylvie Doizelet en fait la remarque :

Selon les moments, la poésie de Jean-Claude Pirotte apparaîtra ludique, légère, entièrement teintée d’humour, d’irrévérence. Ou au contraire sombre, chargée de tous les désespoirs ambiants. Ce n’est pas simplement notre propre humeur qui influence la lecture (phénomène banal) mais une lumière différente selon les heures, comme sur un cadran solaire (lunaire ?). Troublante expérience, partagée par nombre de ses lecteurs.

Passage des ombres est en grande partie consacré à ceux que Pirotte nomme les « Veilleurs », ces écrivains qu’il a lu et relu et qui l’accompagnent. Car, en poésie, il est rarement seul. Il est entouré de cette constellation d’auteurs qui lui sont chers et qui l’éclairent. Il est assez fréquent qu’il leur emprunte un vers ou un fragment de vers pour l’enchâsser dans son poème avec le plus grand naturel – mais toujours en italique. Ses admirations nourrissent sa poésie. Et elles sont nombreuses.

Dans sa préface, Sylvie Doizelet donne une liste « par ordre d’apparition » des « Veilleurs » qui ressemble à un poème moderniste d’autrefois :

Odilon-Jean Périer / Tardieu / Supervielle /Guillevic /

Audiberti / Max Jacob / Follain / Pinget /Toulet /

Baron / Marie Noël / Francis Jammes / Mandiargues /

Jean Pellerin / Carco / Armen Lubin / Chaissac /

Frénaud / Marcel Thiry / Jean Grosjean / Gérald

Neveu / Rodenbach / Jouve / Guiette / Henri Thomas /

Raymond Queneau / Jean Cayrol / Michaux / Valery

Larbaud / Fargue / Pierre Morhange / Ramuz

Cela m’a rappelé ce dizain, dans Plein emploi, paru en 2016 au Castor Astral :

Odilon-Jean Périer près de Léon-Paul Fargue

et Xavier Forneret aux côtés de Thomas

Tardieu voisin de Reverdy Morhange

avec Venaille évidemment Perros

à l’ombre de Follain comme d’un chêne

bienveillant à chacun pourvu que l’éternel

instant soit respecté mais cela va de soi

Lubin tient le bras de Dhôtel on voit

Jacques Baron sourire à Max Elskamp

et l’esprit de Joubert plane autour de l’ensemble

On dirait une photo de famille ou de groupe prise au jardin après un déjeuner où Valery Larbaud, et bien d’autres, se seraient fait excuser. Mais de quel groupe ou de quelle famille s’agit-il ? Un – ou une – journaliste de l’AFP, dans une dépêche de janvier dernier, apporte une réponse que je trouve assez divertissante :

« Pas très connu, à vrai dire, malgré quelques prestigieux prix littéraires. Le Namurois appartient à la famille des « petits maîtres » de la littérature : Dhôtel, Larbaud, Chardonne, Joubert le moraliste, Mac Orlan, Perros. La plupart, des auteurs pour écrivains, chéris par des cercles d’initiés. »

Faire usage de la préciosité surannée de l’expression « petits maîtres » en parlant d’un ancien avocat est une trouvaille digne de toute mon admiration. Par ailleurs, cela évite de parler de « poètes mineurs »… Mais il faut dire que les présumés « petits maîtres » sont surtout des auteurs méconnus parce qu’introuvables, ou l’inverse. Il serait temps, par exemple, que Poésie/Gallimard se décide à réimprimer Poésies d’Henri Thomas dont l’édition date de 1970, ou que l’on se décide à faire une réédition de Pierre Morhange qui reste un parfait inconnu malgré les efforts de Franck Venaille…

La dernière partie du recueil, intitulée Envoi, a tout d’un adieu à ceux qui lui ont « tant appris » et qui ne lui semblent plus « d’aucun / secours » :

je ne vous quitte pas sans douleur mais je vous quitte

pour aveugle et sourd irrémédiablement muet

me terrer dans les galeries glaciales de mon être

le plus ignoré de tous et d’abord de moi-même

Valery Larbaud inspire le titre, et plus que le titre, de Cette âme perdue, écrit de février à avril 2010, et dédicacé « Pour S. D. (et nos amis des confins) ».

(Nos amis des confins est un délicat et subtil roman de Sylvie Doizelet, un roman avec fantômes – anglais, forcément anglais –, paru en 2009 aux éditions du Seuil. L’auteure avertit qu’on y trouve des échos de La Fête de Margaret Kennedy et des Anneaux de Saturne de W.G. Sebald.)

Valery Larbaud

Citons le premier quatrain du premier des quatre-vingt huit poèmes :

l’univers est universel

un peu comme l’eau de vaisselle

et le monde est mondial

on dirait la fin du bal

Ces trois vers loufoques qui déchantent soudain avec l’évocation de « la fin du bal », ouvrent un recueil où ne manquent ni le vent ni les tempêtes, et où se trouve évoquées la maladie, « les douleurs qui sont fortes » et des perspectives plus sombres encore que l’ironie peine à voiler :

la mort s’approche à petits pas

c’est la tortue je suis le lièvre

On a pu lire ici l’avant dernier poème, d’une mélancolie plutôt « apaisée »…

Pour clore son recueil, Jean-Claude Pirotte confie :

(…) j’aurais aimé

par exemple ne chanter qu’un

seul couplet d’une chanson leste

comme celle enfin que voici

Je m’en vais à Gramat

Avec tous mes bagages,

Ce n’est plus de mon âge

Mais tel est mon cas.

Pierre Morhange, La vie est unique.

Dernier recueil du volume, Ajoie est écrit « Pour S.D. » mais aussi « à la mémoire de Pierre-Olivier Walzer ». C’est en effet en lisant sa Vie des saints du Jura avec une prière pour chacun d’eux – Réclère, Chez l’auteur, 1979, repris en partie à L’Âge d’Homme – et surtout la légende de saint Fromond qu’est née l’idée d’une installation au « pays de l’Ajoie » – n’entendez pas d’« alpha privatif » ! –, dans le Jura suisse, au pied du mont Terri, que Jean-Claude Pirotte nomme aussi Terrible, comme les révolutionnaires. Au terme d’une errance avec deux compagnons, Fromond se serait installé à Bonfol au VIIème siècle, y aurait planté son bâton qui prit racine, prospéra et donna naissance à une forêt de chêne. Il aurait vécu là en ermite, ami des animaux qu’il soignait, protégeait et, pendant qu’il y était, bénissait. Aucun document n’atteste son existence, seules les légendes alimentent le culte qui lui est rendu le vendredi suivant la fête de l’Ascension. Bien sûr, dit Pirotte dans un « documentaire » terminant le recueil, « le culte toujours vivace de Fromond n’a rien d’officiellement canonique, apostolique et romain ». Les différents curés ont été parfois bien embarrassés de ce « culte toujours vivace » et Fromond n’eut sa chapelle qu’en 1866 et sa statue qu’en 1941…

Parfois c’est lui qui prend la parole dans les poèmes d’Ajoie. Il s’entretient avec Dieu, dialogue avec Lui, rouspète et bougonne – ce qui n’est que justice. Et derrière Fromond, Pirotte n’est pas loin, cela va de soi.

C’est peut-être un dernier miracle de ce saint non reconnu, mais il me semble qu’il y a davantage de percées lumineuses dans ce recueil. Je n’en citerai qu’une, mais parmi celles qui m’émerveillent à chaque relecture et que j’aimerais pouvoir apprendre par cœur, comme au temps où j’avais une mémoire d’enfant :

c’est la fleur bleue des légendes

le bleu du cavalier bleu

dans le jardinet sauvage

sous un ciel indifférent

le bleuet (c’est un mystère)

orne à nouveau l’été lent

contre tous les vents contraires

et les instruments de mort

c’est un signe parmi nous

que nous adresse le temps

le dieu qui noue et dénoue

l’âme et les renoncements

Je n’ai pas tout lu de la poésie de Jean-Claude Pirotte mais je pense que rares doivent être les volumes où le « Veilleur » Henri Thomas n’est pas cité. Il se trouve que la plupart des citations proviennent d’un recueil intitulé Signe de vie…

C’est justement ce signe que nous adresse, par delà le temps, l’ombre de Jean-Claude Pirotte qui passe…

Article par Guy M.

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