Extraits des archives du district et La femme qui pensait être belle de Kenneth Bernard

 

Un écrivain profond que j’avais un jour déniché dans une poubelle avait dit :
« Une drosophile consciente serait confrontée exactement aux mêmes difficultés,
au même genre de problèmes insolubles que l’homme. » C’était une idée curieuse.
Kenneth Bernard, Extraits des archives du district.

Le Tripode peut s’honorer d’avoir publié les deux seuls livres traduits en français de Kenneth Bernard, un auteur américain qui est probablement le plus marginal des écrivains marginaux de Brooklyn, quasiment inconnu sur la toile mondiale. La notice Wikipedia qui lui est consacrée est l’une des plus courtes que je connaisse, nous apprenant seulement qu’il est né en 1930 et qu’il vit à New York… Ancien professeur d’université, il a surtout écrit des pièces de théâtre, des nouvelles, des poèmes et un roman.

Le traducteur des deux livres parus au Tripode est un certain Sholby, qui n’a pas l’air de particulièrement tenir à ce qu’on majuscule son pseudonyme. Le rabat de la quatrième de couverture de La femme qui pensait être belle nous donne quelques indications sur sa pseudobiographie :

« Sholby est né par un jour pluvieux de l’été 1915, à l’abri précaire d’une carriole renversée sur un chemin à la lisière de Verdun,dans la puanteur des entrailles répandues des chevaux et des hommes. Ayant miraculeusement survécu aux différents orphelinats de sa jeunesse, il deviendra commissaire à bord du MV Liemba renfloué qui assure les liaisons commerciales sur le lac Tanganyika.
Il y découvrira la littérature à travers les innombrables volumes abandonnés par les passagers de toutes nationalités. Il viendra à la traduction par hasard, essentiellement avec l’idée de faire connaître le génie de Kenneth Bernard.
 »

Moins secret que Kenneth Bernard, sholby a son site où l’on trouve un portfolio de son œuvre de graphiste, et avait un compte Facebook, devenu une « page introuvable », sous le pseudopseudonyme de Stéphane Nahmani, qui est peut-être son vrai nom – allez savoir…

On n’aura pas la prétention de faire le tour du génie de Kenneth Bernard en ayant lu deux de ses livres, un recueil de textes courts, La femme qui pensait être belle, et un roman, Extraits des archives du district, mais on peut recommander de les lire en attendant d’autres traductions.

L’illustration de la couverture est d’Anna Boulanger.

Dans ses textes courts, il semble que tout l’art de Kenneth Bernard est de glisser de l’étrange ou de l’incongru dans la banalité de la vie ordinaire. Cela s’introduit en général progressivement, passant parfois par la digression hasardeuse, grâce à une prose retenue, lisse, sans effets spéciaux.

Par exemple, le premier texte de La femme qui pensait être belle, intitulé La marche, débute par :

« Il est impossible de marcher avec ma femme. Nos vitesses et nos métaphysiques respectives sont inconciliables. Son but est de couvrir du terrain, le mien d’observer. »

Le narrateur détaille davantage les «  métaphysiques respectives » des deux partenaires, fait un petit détour en citant Thoreau et en arrive à « un incident récent » survenu au cours d’une promenade. Notre flâneur y a bien sûr été distancé, a aperçu sa femme allongée à plus d’un kilomètre et l’a ensuite perdue de vue pendant un bon moment avant de la voir revenir vers lui. Chacun interroge l’autre sur son excursion mais, lui, ne trouve rien d’intéressant à dire…

« Finalement, elle a éclaté :  » Bon alors, qu’est-ce que tu as fait ?  » Je l’ai regardée pendant quelques secondes, et puis j’ai répondu :  » Je suis mort un petit peu.  » (…) Sa consternation semblait sur le point de virer au chaos, alors j’ai ri.  » Ce n’est pas grave, j’ai dit, ça arrive tout le temps. – C’est terrible de dire un truc pareil, a-t-elle répondu. C’est stupide. C’est morbide.  » Et elle a repris sa marche. »

Et, après avoir écrit que cet échange ne fut plus jamais évoqué entre eux, le narrateur conclut :

« Peut-être avait-elle raison. Peut-être était-ce morbide. Pourtant, à chaque fois que nous marchons, je meurs un petit peu. »

Tous les textes de ce recueil réservent leurs surprises, avec un humour pince-sans-rire inébranlable, glacé et parfois glaçant.

Signalons l’étonnante étude sur La Guerre des annoteurs de bas de page et des annoteurs de fin de texte, qui débouche sur une réflexion sur la philosophie de la vie, ou encore King Kong : une méditation, qui étudie avec sérieux la longueur du pénis de Kong pour en donner, Empire State Building oblige, une évaluation monumentale.

Le roman de Kenneth Bernard s’intitule Extraits des archives du district. Il a été publié pour la première fois en anglo-américain en 1992, et les commentateurs français – assez rares – ont l’air très contents de parler, à son sujet, de « dystopie », ce qui fait classieux.

C’est le numéro 00 de la collection Météores du Tripode

Là encore, l’incipit ne recherche guère l’originalité :

« J’ai décidé, pour me distraire, de rapporter quelques impressions générales de ma vie. »

Il s’agira donc, pour le narrateur, de « prendre des notes, pour peu que ce soit sans règles et sans excès de discipline. Au gré de [son] humeur, et où qu’elle [l]’entraîne. »

Mais les deux pages d’introduction, intitulée Explication, laissent entendre chez notre homme une insatisfaction pesante, et une certaine angoisse, dont il n’arrive pas vraiment à analyser l’origine et, par conséquent, à nous faire un exposé précis.

« Mon espace personnel, comme le corps d’un lépreux, s’est amenuisé au fil des années. D’une façon ou d’une autre, j’ai été découvert, on a empiété sur mon territoire, la pourriture m’a colonisé. Je cherche désormais à me régénérer, je veux libérer en moi une petite parcelle, lui rendre son état originel, sauvage et bouillonnant de vie, et l’annexer au domaine en ruine qui me reste. »

Dans la première partie du roman, s’entrelacent divers récits qui finissent par donner une impression peu encourageante du monde dans lequel vit le narrateur. Le morne quotidien, la poste, la banque, le supermarché. Un peu partout, notre homme aime observer et embrouiller les situations. S’il s’amuse à la banque, la préposée au guichet de la poste se moque et sa caissière préférée au supermarché l’ignore. Il y a aussi quelques incidents plus inquiétants. Grodek, une brute installée dans le hall de l’immeuble persécute sa voisine de palier, Madame Slotnik, et, inaccessible à ses arguments, s’en prend au narrateur en lui démolissant le périnée d’un coup de pied. Madame Slotnik finira par disparaître.

C’est dans la dixième section du roman que le narrateur parle de l’institution des « clubs d’enterrement » auxquels tout(e) citoyen(ne) est tenu(e) d’adhérer à partir d’un certain âge. Ces regroupements d’une douzaine de personnes – du moins au départ – sont régis par des règlements très stricts et certaines obligations, dont celles d’assister aux réunions hebdomadaires et de tenir un journal qui sera conservé dans les archives du district. Les membres sont appariés en binômes. Ils doivent, de plus, développer un certain folklore de bon aloi. Tout cela, nom de club, surnoms des membres, vêtements avec logos, mascottes, est minutieusement détaillé par le narrateur qui est secrétaire du club des Manchots, avec le surnom de Taupe.

En tant que secrétaire, Taupe a « assisté à plusieurs douzaines de séminaires sur la conservation des archives et les problèmes connexes ». Il avait pris l’habitude de s’asseoir à côté d’une femme avenante surnommée Câlin, et de bavarder avec elle durant les pauses. Jetant un œil sur les notes prises par sa voisine, Taupe s’était aperçu que ces notes étaient complètement faussées, inversant affirmation et négation. Au séminaire suivant, il s’assit encore à ses cotés mais constata qu’elle cachait maintenant ses notes.

« Il s’est juste produit ceci : un peu avant la fin du séminaire, elle a posé sa main fermement sur la mienne et l’y a laissée un moment, sans me regarder et sans prononcer un mot, sinon, aussi incroyable que cela puisse paraître, mon vrai nom :  » John « . Comment l’avait-elle découvert ? »

John découvrira plusieurs mois plus tard que Câlin se nomme Muriel. Il suppose que ce qui l’a attirée vers lui est d’avoir deviné qu’il se livre à quelques falsifications anodines dans son propre travail de secrétaire. Il en détaille les stratégies avec la minutie qu’on commence à lui connaître. Mais ses efforts pour retrouver Muriel se soldent par un échec.

À partir de là, les événements vont se précipiter et le roman va prendre un tour plus rapide.

John s’intéresse de près aux membres d’un club plutôt atypique et marginal, Microbia, dont les activités sont de préférence nocturnes. Il remarque que l’appartement laissé vacant par le départ de Madame Slotnik est de nouveau occupé, et par un microbien. Il n’arrive pas à établir un contact avec cette personne jusqu’à ce qu’il lui vienne en aide, la voyant remonter péniblement l’escalier après un tabassage serré. En pansant ses plaies, il constate que le microbien est une microbienne, nommée Doris, d’une vingtaine d’années, bien loin de l’âge requis pour être membre d’un club d’enterrement. Il finit par l’héberger chez lui pendant un mois pour la soigner et la protéger des attaques de Grodek.

Lors d’une rencontre avec une employée subalterne du district, John apprend qu’elle a remarqué les modifications qu’il introduit dans les rapports ou les transmissions de courrier. Se sentant découvert, il craque et, en larmes, lui raconte tout, y compris la présence Doris chez lui… Elle lui apprend que tout est prêt pour que Doris puisse s’échapper.

Avec l’échec d’un spectacle sans parole donné par les Manchots, et la réorganisation consécutive du club, les repères de John se brouillent. Il se sent de plus en plus en danger et les événements ne le rendent pas très optimiste. Muriel, qui a étonnamment vieilli en un an, s’installe dans l’appartement voisin mais elle l’évite. Il la retrouve pendue à un vieux clou planté assez haut dans le mur. Quelques jours plus tard, il trouve dans l’un de ses tiroirs ce mot :

« Le silence est d’or. Le silence parfait ne peut être rompu. Câlins, XXX. »

Il finit par fuir, emportant avec lui le nounours de son fils Jiri dont il n’a plus de nouvelles depuis longtemps. Il trouve refuge dans une zone désertée, dans un camion benne à ordure saboté et aménagé, lit, table basse, bibliothèque, réserve de nourriture et ustensiles de cuisine, comme si tout avait été préparé pour lui. Il y organise sa survie et les dernières lignes qu’il nous adresse sont les suivantes :

« Tous les mots que je prononce s’évaporent. Avec l’éloignement, moi aussi, je m’évapore. Cette idée me va bien. Peut-être que je suis mort. Peut-être… »

On peut penser que John a bien fini par disparaître puisque son journal se trouve, si l’on en croit le titre, dans les archives du district.

La lecture de son récit, mené de manière si prudente – on pourrait dire méfiante –, soulève bien des questions. La narration à la première personne nous condamne de ne jamais en savoir plus que notre si peu héroïque héros. Certes, il se pose certaines questions sur la société dans laquelle il vit. Qu’il s’agisse d’une société de surveillance à l’ancienne – aucune trace du « numérique » – ne fait aucun doute, mais il ne nous éclaire pas sur la nature de la bureaucratie qui régente tout cela. Bref, Taupe ne voit pas plus loin que le bout de son nez et que ses angoisses, fondées ou non. Cela peut laisser penser que John n’est pas loin de verser dans un délire quelque peu paranoïde. C’est une interprétation possible de la fin du roman. Mais pas la mienne : je crois plutôt que c’est un aspect du génie de Kenneth Bernard que de rendre ses lecteurs paranoïaques, imaginant qu’on leur cache tout et qu’on leur a tendu un piège redoutable à chaque virgule.

Article de Guy M.

 

 

Kenneth Bernard, La femme qui pensait être belle, Le Tripode, 2015

Extraits des archives du district, Le Tripode, 2014.

 

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