Walter Benjamin – Enfance berlinoise vers 1900

Walter Benjamin

Enfance berlinoise vers 1900

« Pour les désespérés seulement nous fut donné l’espoir » avait écrit Walter Benjamin, en 1924, à la fin de son essai sur les Affinités électives.

Arrivé à Port-Bou, en territoire espagnol, le 25 septembre 1940, il crut que tout espoir lui était refusé. Il était exténué par une longue marche en montagne sur un sentier de contrebandiers, un des chemins de l’exil des républicains espagnols. Il était pourtant, malgré son cœur plus que fatigué, venu à bout de ce parcours incertain, ralentissant notablement le groupe dont faisait partie ; et lui, le flâneur parisien qui soutenait que se perdre dans une ville comme dans une forêt demandait un réel apprentissage, avait décrypté le bout de papier où M. Azéma, le maire de Banyuls, avait fait un dessin de l’itinéraire en ajoutant, de mémoire, quelques indications. Mais la police espagnole menaçait de renvoyer en France, c’est-à-dire vers la Gestapo et ses nombreux collaborateurs, ceux qui comme lui – tous ceux qui l’accompagnaient, en réalité – n’avaient pas obtenu de visa de sortie du territoire français. C’est pourquoi il avala une dose massive de morphine et mourut le lendemain. D’une hémorragie cérébrale prétendit le médecin qui rédigea l’acte de décès.

En choisissant l’exil – mais avait-il le choix ? – Walter Benjamin abandonnait derrière lui une masse considérable de documents. Et sa précieuse bibliothèque. Cependant, les deux valises de manuscrits qu’il avait confiées à Georges Bataille furent fidèlement cachées à la BNF ; et les manuscrits trouvés à son domicile parisien ne furent pas détruits par les nazis, qui pourtant avaient dû brûler certains de ses livres ou articles…

Quinze ans après sa mort, Theodor W. Adorno et Gershom Scholem commencèrent la publication de ses écrits. Et cette publication d’une œuvre inachevée est sans doute loin d’être achevée…

Walter Benjamin vu par Frédéric Pajak dans Manifeste incertain 3.

 

Parmi les écrits laissés derrière lui, son Enfance berlinoise, chef-d’œuvre presque achevé qu’il comptait faire paraître en volume.

À ma connaissance, nous disposons en français de deux traductions qui correspondent à deux versions différentes. La première, qui suit l’édition supervisée par Adorno, reprenant les textes parus en feuilleton dans la presse littéraire allemande entre 1933 et 1935, a été traduite par Jean Lacoste et publiée avec Sens unique aux Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau en 1978. La deuxième, due à Pierre Rusch, suit la version dite « de Giessen », un tapuscrit, daté de 1932-1933, retrouvé en 1988 dans la bibliothèque de cette ville de l’ancienne RDA. Elle a été publiée en 2012 par les Éditions de l’Herne, avec une préface et des notes de Patricia Lavelle. Malheureusement, nous n’avons pas de traduction du tapuscrit découvert en 1981 par Giorgio Agamben dans les réserves de la BNF. On peut le regretter car cette version, datée de 1938-1939, donne sans aucun doute l’état le plus tardif du projet de Benjamin.

Ce projet est issu d’une proposition qui lui fut faite par le Literarishe Welt « de donner […], sous une forme libre subjective, une série de billets sur tout ce qui [lui] semblait, au jour le jour, intéressant à Berlin ». Un contrat fut signé le 1er octobre 1931 et l’auteur s’engageait à livrer quatre chroniques de 200 à 300 lignes jusqu’au mois de mars 1932. Ce contrat ne fut pas honoré mais a dû être à l’origine du manuscrit interrompu publié en 1970 par Gershom Scholem dont on trouve une traduction française, sous le titre de Chronique berlinoise, dans les Écrits autobiographiques chez Christian Bourgois.

Cette ébauche montre que le thème de la ville de Berlin conduit Benjamin sur les chemins du souvenir et au bord de la tentative autobiographique mais le texte se délite progressivement pour finalement se perdre. Lucidement, l’auteur décèle deux raisons qui font obstacle à cette tentative.

On pourra trouver la première passablement immodeste :

« Si j’écris un meilleur allemand que la plupart des écrivains de ma génération, je le dois en grande partie à une seule petite règle que j’observe depuis vingt ans. C’est la suivante : ne jamais utiliser le mot « je », sauf dans les lettres. »

En suivant cette « petite règle » le travail autobiographique devient fort ardu…

(Quant à la prétention de Benjamin concernant sa prose, il faut ici citer Gershom Scholem, ami indéfectible mais sans concessions, disant : « Dans ses meilleurs travaux, la langue allemande est d’un achèvement qui coupe le souffle du lecteur ».)

Plus loin se trouve explicitée la seconde raison :

« Des souvenirs, même lorsqu’ils s’étoffent, ne constituent pas toujours une autobiographie. Et ceci n’en est certainement pas une, pas même pour les années berlinoises dont il est uniquement question ici. Car l’autobiographie a trait au temps, au déroulement et à ce qui fait le continuel écoulement de la vie. Or il est question ici d’espace, de moments, de discontinuité. »

Et précisément, Enfance berlinoise vers 1900 sera essentiellement construit comme un ensemble discontinu de textes courts, que, pour beaucoup d’entre eux, le « pêcheur de perles » – ainsi que Hannah Arendt présentait Benjamin – aura repris de sa Chronique berlinoise, et retravaillés, ne conservant que les passages où le souvenir demeure à hauteur d’enfance. Il s’agira de lieux, d’objets, de contes, de chansonnettes, d’événements, tous liés aux premières années d’un enfant né dans une famille aisée de juifs assimilés. Enfance berlinoise ne se présente pas comme une recherche du temps perdu en partant d’une mémoire involontaire à la manière de Proust – que Benjamin a traduit avec son ami Franz Hessel – mais plutôt, dans chacun des tableaux qui constitue le livre, comme un travail minutieux de remémoration dont il connaît parfaitement les limites :

« Jamais plus nous ne pouvons recouvrer tout à fait ce qui est passé. Et c’est peut-être une bonne chose. Le choc de la retrouvaille serait si destructeur qu’il nous faudrait cesser sur-le-champ de comprendre notre nostalgie. Mais c’est ainsi que nous la comprenons, et d’autant mieux que le passé est plus profondément enfoui en nous. »

S’ajoute, chez Benjamin, le fait que chaque souvenir d’enfance est porteur des promesses d’un futur qui, au moment où il écrit, appartient au passé. Et force est de constater que la plupart de ces promesses n’ont pas été tenues. Jean Lacoste, dans la préface qu’il donne à la traduction de la version posthume – celle publiée par Adorno – , évoque les Thèses sur le concept d’histoire, le dernier texte de Benjamin, et écrit :

« Enfance berlinoise doit peut-être son existence à cette étrange et belle idée théologico-politique : nous avons envers l’enfant mort qui est en nous la même responsabilité qu’envers les espérances toujours en souffrance du passé. »

Nous ignorons si Walter Benjamin avait l’intention de terminer et de publier cet ouvrage. Et nous ne saurons jamais dans quel ordre il aurait agencé cette mosaïque de souvenirs si proche d’une suite de poèmes en prose. Et il nous faut renoncer, malgré les hypothèses des commentateurs, à suivre les contours de l’image dessinée par cette mosaïque. Tout cela ne nuit pas à la beauté et à la perfection littéraire de chacun des textes rassemblés.

Ce qui semble certain, cependant, c’est que le dernier texte aurait été celui consacré au Petit Bossu. Ce personnage maléfique, « cette engeance avide de destruction et de farces », provient d’une comptine découverte par Benjamin dans ses Lectures allemandes pour les enfants, de Georg Scherer :

« Si j’veux aller dans ma cave
Pour tirer mon petit vin,
Il y a un Petit Bossu
Qui m’a chipé ma cruche !
 »

Ce Petit Bossu devient pour Benjamin la personnification invisible de ses maladresses, déboires ou échecs.

« Celui que le Petit Bossu regarde ne fait pas attention. Ni à lui-même ni même au Petit Bossu. Il se tient, effondré, devant un monceau de débris. »

Plus loin, à quelques lignes de la fin, Benjamin écrit que « Maintenant, il [le Petit Bossu] en a terminé avec son travail. »

Il est à croire, pourtant, que leurs chemins se sont encore croisés, en septembre 1940, sur la ruta Lister devenue désormais pour les touristes et les randonneurs la ruta Walter Benjamin…

Article par Guy M.

Walter Benjamin, Écrits autobiographiques, traduction de Christophe Jouanlanne et Jean-François Poirier, Christian Bourgois, 1990.

Walter Benjamin, Sens unique précédé de Enfance Berlinoise, traduction de Jean Lacoste, Les Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, 1978, repris en poche 10/18.

Walter Benjamin, Enfance berlinoise vers 1900, version dite de Giessen, traduction de Pierre Rusch, Éditions de L’Herne, 2012.

Illustration de l’article : Walter Benjamin vu par Frédéric Pajak dans Manifeste incertain 3.

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