Victor Klemperer et la langue du Troisième Reich

Il a fallu attendre quasiment un demi-siècle pour qu’on nous offre en traduction française le livre, paru en Allemagne de l’Est en 1947, que Victor Klemperer avait consacré à la LTI – Lingua tertii imperii, le langage du Troisième Reich. Son ouvrage est maintenant disponible dans la collection de poche Agora et un livre récent de Frédéric Joly éclaire le travail et la vie de cet auteur si longtemps négligé : La langue confisquée, Lire Victor Klemperer aujourd’hui.

Dernier fils d’un rabbin, Victor Klemperer était né en 1881. Plutôt indifférent aux questions religieuses, il s’était converti, en 1903, de manière assez formelle, au protestantisme, ce qui ne l’a pas empêché d’inscrire ou de faire inscrire « israélite » sur le registre d’état-civil, en 1906, lors de son mariage avec une « pure aryenne » ainsi qu’on le dira plus tard. Malgré son agnosticisme, il se convertira à nouveau au protestantisme, de manière tout aussi formelle. C’était là une manière d’affirmer sa germanité, à laquelle le jeune Klemperer était profondément attaché. Ce qui ne l’empêchera pas d’être exclu de l’université technique de Dresde où il enseignait la philologie romane, de devoir porter l’étoile jaune, d’être expulsé de sa maison, d’être relogé dans une Judenhaus puis une autre, de devoir travailler dans une usine, d’être exclu des bibliothèques, d’être condamné à une semaine d’emprisonnement dans la cellule 89 et de recevoir de fréquentes visites inamicales de bons citoyens où il distinguait deux types d’intervenants : le « cogneur » et le « cracheur ». Enfin, il est probable que le terrible bombardement de Dresde, où il habitait, en février 1945, a mis en suspens son « évacuation » prévisible vers l’un ou l’autre des camps d’extermination que le régime nazi aux abois continuait, imperturbablement, à faire fonctionner – son mariage avec une aryenne ne le protégeant plus de ladite « évacuation ». Victor Klemperer fut l’un des douze survivants de la communauté juive de Dresde – qui comptait environ 6000 personnes en 1933. Après cette destruction, les Klemperer seront condamnés un temps à l’errance, falsifiant leurs papiers assez simplement en modifiant deux lettres et devenant les Kleinpeter…

 

Ce que les Kleinpeter ont dû fuir…

Depuis longtemps déjà, Victor Klemperer tenait assidûment son journal et il continua de le faire durant les années de la dictature hitlérienne. Bien sûr, la tenue de ce journal sans la moindre autocensure n’allait pas sans risques : s’il avait été lu par les nazis, cela devenait une question de vie ou de mort, et plutôt de mort de toute évidence. Le diariste dut donc cacher ses activités d’écriture et, puisque insérer les feuillets rédigés entre les pages des livres de Montesquieu, Voltaire ou Diderot n’était qu’une cachette provisoire et risquée, il fallu trouver de l’aide dans son entourage. Son épouse, Eva Klemperer, confia les manuscrits de Victor à une amie médecin, Annemarie Köhler, qui occupait un appartement de fonction à l’hôpital de Pirna et les dissimula, au péril de sa vie.

Ce journal, de 1933 à 1945, ne sera publié en allemand qu’en 1996, et traduit en français en 2000, en deux tomes. Il comporte deux axes essentiels : le récit, quasiment au jour le jour, de la dégradation des conditions de vie du couple Klemperer par suite des humiliations qu’ils doivent supporter, et, l’examen attentif de l’avilissement de la langue parlée allemande qui heurte de plus en plus l’oreille et la sensibilité du philologue – par ailleurs spécialiste de l’élégante et subtile langue française des XVIIème et XVIIIème siècles.

Au début, Klemperer repéra dans le discours qui dénaturait sa langue la manière de s’exprimer qu’il avait connue durant la grande guerre – pendant laquelle il fut soldat. Mais son analyse ne pouvait s’arrêter là et, prêtant l’oreille aux conversations, décryptant les journaux, écoutant attentivement la radio – tant qu’il avait encore le droit de le faire –, il accumula un grand nombre de notes. Assez rapidement il envisagea de regrouper ses remarques en une étude en règle de ce qu’il nommera plus tard la LTI – utilisant, de manière ironique, un de ces sigles dont la LTI était friande…

Mis à part ces sigles un peu envahissants, le parler national-socialiste fut assez économe en néologismes, alors que l’allemand peut en produire un grand nombre. Son grand ressort fut d’appauvrir le lexique, d’infléchir la signification de la plupart des mots et de privilégier à la fois le vocabulaire du vitalisme et celui de la technique. Ainsi peut-on imaginer Klemperer levant les yeux au ciel en apprenant que les enseignants allaient devoir, comme les automobiles, se soumettre à une « révision » annuelle, non pas mécanique mais « nationale et politique ». Mais on pense aussi aux remarques d’Hannah Arendt sur la manière de s’exprimer qu’avait Adolf Eichmann lors de son procès.

Frédéric Joly cite une note du Journal de Klemperer, datée du 26 décembre 1940, qui montre remarquablement avec quelle acuité il faut scruter le langage parlé par le Troisième Reich. Le philologue vient de trouver le mot « sous-homme », prononcé par l’un des personnages, dans un roman de Theodor Fontane publié en 1898, un mot largement repris par la LTI :

« [Les mots] sont nouveaux dès l’instant où ils apparaissent comme l’expression d’une nouvelle manière de penser ou d’une nouvelle cause et qu’ils deviennent à la mode. Sur ce point, le sous-homme est donc bien un mot spécifique et nouveau dans la langue du Troisième Reich. »

Qu’ils remontent à la Grande Guerre ou à l’époque de Bismarck, les vocables mis à la mode par la LTI voient leurs connotations usuelles infléchies par l’idéologie nationale-socialiste. Deux exemples classiques peuvent être signalés. Le qualificatif « caractériel » n’a rien de franchement élogieux mais le devient dans son usage par les nazis pour désigner une personne de caractère dont le courage ira jusqu’au bout afin de défendre l’idéal national-socialiste. De même, le mot « fanatique » et ses dérivés sont usuellement connotés péjorativement. Cependant, dans la LTI, ils deviennent nettement plus positifs.

Ces deux exemples, où l’idéologie pèse tant qu’elle fait basculer leurs usages, confirment aux yeux de Klemperer la puissance nocive de la LTI sur la langue commune. Il constate que des amis émigrés, peu suspects de sympathie pour le régime nazi, utilisent dans leur correspondance avec lui le mot « caractériel » au sens de la LTI… Plus, au cours d’une discussion avec Mme Hirschel, une amie qui lui ouvre amicalement sa belle bibliothèque, il l’entend affirmer qu’elle est « juive libérale » et également « fanatiquement » allemande. Klemperer se permet alors de lui faire une leçon de LTI. Mme Hirschel dira désormais qu’elle est « passionnément allemande » et je crois que leur amitié ne sera pas entamée… La LTI a confisqué la langue de manière si totale que même les personnes qui sont loin d’être des partisans du national-socialisme se trouvent amenées à l’utiliser sans s’en rendre compte et, par conséquent, modeler leur pensée à travers elle.

 

Gestuelle de la LTI, non étudiée par Klemperer.
Photos de Heinrich Hoffman en 1930.

En 1945, de retour à Dresde, Victor Klemperer décide de se mettre au travail : il commence l’ouvrage sur la LTI auquel il pensait depuis longtemps et pour lequel il a pris tant de notes depuis douze ans.

Une rencontre de hasard durant ses pérégrinations après les bombardements l’a convaincu de la nécessité de cette étude. Apprenant qu’une jeune femme avait été emprisonnée, il lui demande : « Pourquoi étiez-vous donc en taule ? » et elle lui répond simplement : « Ben, j’ai dit des mots qui ont pas plu. » Pour Klemperer, ce fut l’« illumination » : au nom de cette ouvrière berlinoise qui, par ses « mots », avait « offensé le Führer, les symboles et les institutions du Troisième Reich », il se devait de faire ce travail sur la LTI.

Il avait déjà beaucoup réfléchi sur la forme qu’il pouvait donner à ses réflexions et finalement il opta pour la rédaction de son étude sous la forme la plus souple, celle de « carnets ». Cela lui permit de mêler des passages de son Journal, y compris des anecdotes significatives, et des réflexions plus actuelles. Il évite la lourdeur d’un traité de philologie et donne un livre d’une intelligence rare qui se lit avec passion – et non pas « fanatisme ». Et en 1947, à Berlin, parut LTI, La langue du Troisième Reich, Carnets d’un philologue. Une réimpression fut faite peu de temps après, puis une chape de plomb tomba sur ce que l’on appela la République Démocratique Allemande – dont le langage n’était pas si éloigné de la LTI, et de cela Klemperer était bien conscient…

Le livre de Frédéric Joly constitue une excellente introduction à la lecture, aujourd’hui, de Victor Klemperer. Car, si l’on nous répète assez que nous sommes en démocratie, il n’en faut pas moins rester attentifs au langage qui nous submerge et que nous sommes tentés d’employer également. L’infiltration en douceur du discours inspiré de celui utilisé dans les entreprises mène à la même indigence linguistique que la LTI – la violence en moins peut-être – et mérite bien qu’on lui applique la méthode Klemperer : certes, aucune dictature explicite ne nous domine, mais il est important et vital de décrypter la pensée que nous dicte la manière de parler qui nous est imposée.

 

Article par Guy M.

Frédéric Joly, La langue confisquée, Lire Victor Klemperer aujourd’hui, éditions Premier Parallèle, 2019.

Victor Klemperer, LTI, La langue du Troisième Reich. Carnets d’un philologue, traduit par É. Guillot, Albin Michel, 1996, puis Pocket, 2003.

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