Mercy, Mary, Patty ou Un éloge aux femmes qui empruntent les chemins de traverse

 

Mercy, Mary, Patty fait partie de ces romans de Lola Lafon qui semblent moins autobiographiques que ne le sont ses premiers récits. Celui-ci se rapproche donc plus de La petite communiste qui ne souriait jamais. Moins de rage, moins de blessures livrées ici.
J’ai « rencontré » Lola Lafon en lisant De ça je me console, puis Une fièvre impossible à négocier, qui restent pour moi des lectures très marquantes, et pour partie initiatrices. J’en garde le souvenir de récits très intimes, très courageux, et de discours nécessaires. Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s’annonce m’a semblé moins bien réussir cet exercice. La lecture en est plus laborieuse, et la tristesse qui nous embarque ne trouve aucune prise pour s’en sortir, le discours perd pied.

Avec La petite communiste qui ne souriait jamais et Mercy, Mary, Patty, Lola Lafon prend en charge un nouveau type de récit et, tout en abordant des thèmes assez proches de ceux de ses premiers romans (les violences faites au femme, la désappropriation de leur corps par les sujets féminins, la rencontre entre l’engagement politique et les cheminements intimes, ce qu’une détermination politique peut avoir d’inentendable pour l’espace médiatique), emprunte le chemin de la biographie. Elle prend de la distance, elle intègre une histoire passionnante, et le discours féministe (avec toutes les limites et manques de cette appellation) prend du large et gagne, si ce n’est en vérité, du moins en appropriabilité.

Mercy, Mary, Patty raconte comment une jeune étudiante se trouve embauchée par son enseignante américaine pour trier et faire émerger une signification de documents ayant trait à l’enlèvement de Patty Hearst, ainsi qu’aux suites médiatiques données à cette affaire et aux prises de position publiques de la jeune héritière. Différents niveaux de récit s’imbriquent et différents personnages prennent part à cette quête de sens (jusqu’à la narratrice de cette histoire qui part, des années plus tard, sur les traces de l’activité de cette enseignante américaine). À première vue, une structure narrative très complexe, avec des fragments de coupures de presse, une narration adressée à son personnage (« Vous l’embarquez presqu’en Amérique peut-être parce qu’elle n’a nulle part où aller ») et différentes époques, différents degrés de distance avec le fait raconté – l’histoire de Patty Hearst. J’avoue m’y être dans un premier temps un peu perdue, avoir pesté contre cet imbroglio qui me semblait ne pas me permettre réellement d’accéder à l’histoire dont il était question.
Peu à peu, j’ai vu apparaître un flot de petits récits, émiettés dans celui-là :
celui d’une jeune fille soudainement exposée à la politique,
celui du soulagement éprouvé par toute une génération de jeunes américains au spectacle de cette jeune héritière refusant le destin qui lui était promis, envoyant valser le carcan moral dans lequel elle était prise, et choisissant d’elle même où s’engager,
celui de la jeune Patricia réalisant avec tristesse le détachement que ses parents opéraient alors à son égard,
celui du peu de popularité que pouvait recevoir une femme enseignante et vivant seule, dans un petit village de la France des années 1970,
celui du vrai et du faux, du pouvoir médiatique d’imposition d’une histoire,
celui des signes que peut donner un pouvoir de la peur qu’il éprouve face à certains de ses sujets déserteurs,
celui d’une fin d’adolescence, sa fragilité et son honnêteté,
celui des chemins où l’on a peur de s’engager,
celui des événements et de leur résonance, …

« Vous écrivez les jeunes filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes. Vous interrogez notre désir brutal de les ramener à notre raison. Vous écrivez la rage de celles qui, le soir, depuis leur chambre d’enfant, rêvent aux échappées victorieuses, elles monteront à bord d’autocars brinquebalants, de trains et de voitures d’inconnus, elles fuiront la route pour la rocaille. »
Il y a dans ces récits-là beaucoup de force et peut-être un peu de naïveté, un refus de livrer des récits simplifiés, un bel hommage aux drôles de rencontres. C’est pourquoi ils me semblent beaux et essentiels.

Juliette

Mercy, Mary, Patty de Lola Lafon est disponible aux éditions Actes Sud.

Illustration : photographie de Patty Hearst

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