Lugubres légumes / La rue Tabaga

Notre série de contes et recettes contenant des légumes de mauvaise réputation se poursuit cette semaine avec cette édifiante légende parigote…

La rue Tabaga

Si étroite et obscure qu’on l’aurait dite souterraine, la rue Ernestin Tabaga n’est plus. Même à l’esprit de qui aime Paris, le souvenir de ce lieu sans lumière s’estompe. Je ne connais à peine qu’une poignée d’ouvrages qui la mentionne encore.

Imaginez, si vous le pouvez, un ruisseau s’écoulant entre des échoppes de travers, des baraquements imbriqués, un coupe-gorge en façon de casse-tête. Ce n’était pas le Paris qui jouait à la marelle Place des Vosges qui vivait ici bas! C’était le Paris de la syphilis, des rats de gouttière, des visages noirs de suie. Cloaque chaleureux, beaucoup d’Auvergnats l’avait choisi pour y poser leur bagage.

En 1871, ce fut la guerre. Une cantine pour les gradés du régiment fut installée entre les murs branlants de la rue Tabaga. Brusqués, réquisitionnés, les auvergnats et leurs amis d’infortune eurent l’idée fameuse de saboter ce travail qui leur avait été confié. A la tombée de la nuit, on put les voir sortir de la cave où il séjournait un vieillard emmitouflé dans une cape de lin. On le disait un peu druide, un peu sorcier, et on l’appelait le Vieux Cougnac.

Amené par les gaillards devant la cantine, les planches à découper et les tas de légumes, l’ancêtre caressa de ses mains osseuses trois gros navets. Il les porta à ses yeux presque aveugles et psalmodia en patois quelque chose qui signifiait « Que maudite soit la guerre, et la pitance de ceux qui la font ». L’assemblée fut secouée d’un rire franc et fraternel.

Aujourd’hui, sachez-le bien, la malédiction du Vieux Cougnac dure encore et les raves damnées portent toujours le nom de cette rue désormais engloutie par les brumes du passé. Reste toutefois à déplorer que ceux qui pâtirent le plus de cette saine imprécation ne furent que trop rarement les généraux, colonels et autres maréchaux.

Conte et illustration par Denys.

Illustration : plan de Paris, fin XIXeme, recopié au graphite

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