L’authentique Pearline Portious

Il était une fois une léproserie en Jamaïque. C’est la première phrase du roman de Kei Miller, L’authentique Pearline Portious, publié chez Zulma et magnifiquement traduit de l’anglais (Jamaïque) par Nathalie Carré. Il était une fois donc, et nous voilà partis pour un voyage à travers l’histoire d’une femme, Adamine Bustamante, née dans une léproserie où sa mère tricotait des bandages arc-en-ciel pour embellir les lépreux, devenue plus tard prophétesse, « crieuse de vérité », mariée en Angleterre à un mari violent puis enfermée dans un asile sordide. Le fil du récit, à l’image des bandages multicolores tissés par Pearline Portious, la mère d’Adamine, dessine des paysages éclatants et éparpillés qui morceaux après morceaux, de façon découpée, parfois contradictoire, reconstituent les lignes du temps. Deux voix principales se disputent l’attention du lecteur : celle de l’écrivain, homme de culture, occidental, appelé « Monsieur Gratte-Papyè » par Adamine, la deuxième voix qui interrompt, reprend, rectifie sans cesse son récit dans un parler direct, bourré de locutions créoles et de néologismes qui sont autant de pépites littéraires :

Je vais te dire autre chose : quand Monsieur Gratte-Papye a commencé à écrire l’histoire-là, il aurait du commencer par deux mots sans lesquels y a pas début qui vaille : Krik Krak ! S’il avait commencé comme ça, au moins, on aurait tous compris que son monde c’était fadaises et poudre aux yeux. Que c’était le monde d’Anansé l’Araignée, de Compè-Tig’ et sa calebasse magique et tout le toutim. Moi, si je devais commencer ma vraie-vraie histoire, c’est ces paroles là que j’emploierais : Je m’appelle Adamine Bustamante et je suis née parmi des lépreux.

Krik Krak ou Il était une fois, Kei Miller nous balade avec art et virtuosité dans les replis d’un récit où le vrai et le faux s’entremêlent (comme partout). On est complètement emporté par les méandres, les bouillonnements, les remous de ces histoires-rivières dont les eaux se mélangent en un seul fleuve qui contient tout, contradictions, polyphonies, folie et vérité. Dans une interview, Kei Miller dit avoir vu un jour une femme dans une rue de Manchester, une femme folle, qui criait imprécations ou avertissements. Il a reconnu dans cette scène quelque chose qu’il avait déjà vu en Jamaïque, où le comportement de cette femme aurait été socialement acceptable. De là lui est venu le fil rouge de ce livre : la question de la folie, et aussi, la différence véritablement culturelle de l’acception de la notion. Adamine en Jamaïque est une femme respectée, crainte, « Crieuse de vérité », soignante. À son arrivée en Angleterre, elle est aussitôt enfermée à l’asile et électrochoquée. Cette réflexion anthropologique qui sous tend l’ouvrage est déployée de manière très intéressante, sans jamais devenir pesante. Le récit s’envole, bariolé, délicat, touchant. De la première à la dernière page, on est conquis, et on peine à croire qu’il s’agisse d’un premier roman : Kei Miller, un grand écrivain.

L’authentique Pearline Portious est disponible chez Zulma, en poche et en grand format.
Illustration de l’article : sculpture de Gene Pearson

Article d’Elise

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *