Lugubres légumes / La ferme aux volets rouges

A partir de cette semaine, les cahiers du bruit vous propose d’entrer dans l’univers des « Lugubres légumes », une collection de textes et de recettes initialement écrits à la ferme de l’Oseraie. Prenant pour point de départ les légumes de mauvaise (voire de très mauvaise) réputation que sont les choux, navets, blettes, panais, rutabagas et topinambours, plusieurs plumes se sont échangé des façons de les raconter… et des manières de les accommoder. Cette semaine, une petite (et néanmoins terrifiante) nouvelle, et la semaine prochaine, la recette qui va avec. Bon appétit.

 

La ferme aux volets rouges

Le goût sucré des premiers fruits volés avait dû être délicieux. Des cerises aux pommes, des mois de chapardages de plus en plus osés, de moins en moins discrets, chez les deux vieux de la ferme aux volets rouges.

Ils avaient dû avoir un peu peur, au début, forcément – Marguerite, la petite fille en robe blanche, Paul, que l’on surnommait Le Chinois à cause de son sourire qui lui bridait les yeux, Joseph, le timide dont les oreilles rougissaient quand on le regardait avec trop d’insistance et les derniers nés de la famille Groote – mais ils étaient devenus habiles, audacieux et gourmands.

Évidemment, dès le premier jour, les deux habitants de la ferme aux volets rouges les avaient vus. L’Homme avait tendu la main vers son martinet, et la Femme, sans quitter des yeux sa soupière qui fumait, l’avait calmement arrêté : elle avait un plan.

A la fin de l’été, les fruits se firent rares et ils revenaient pourtant – Marguerite en robe blanche, Paul qu’on surnommait Le Chinois, Joseph le timide et les derniers nés de la famille Groote – s’attaquant aux oignons dorés, au lait des bêtes, aux courges rondes et sucrées. L’Homme, les voyant, avait appelé son chien le plus féroce et la Femme, sans lever les yeux de sa soupière, où elle avait ajouté une poignée d’herbes, l’avait calmement arrêté : elle avait un plan.

A la fin de l’automne, les légumes vinrent à manquer et ils revenaient pourtant – la blanche Marguerite, Paul surnommé Le Chinois, Joseph le timide et les derniers nés de la famille Groote – s’attaquant aux œufs des poules, aux stocks de carottes et de pommes de terre. L’Homme, les voyant, avait tendu la main vers son fusil de chasse, et la Femme, sans détourner les yeux de sa soupière, où elle venait de cracher trois fois, l’avait calmement arrêté : elle avait un plan.

Le dernier jour – s’ils avaient su – les enfants, les malheureux – Marguerite en robe blanche, Paul qu’on surnommait Le Chinois, Joseph le timide et les derniers nés de la famille Groote – se glissèrent sans se méfier dans l’enceinte de la ferme. Ils parcoururent silencieusement le champ vide, se hâtant vers le bâtiment où les légumes étaient stockés. Plus rien sur les étagères, plus rien dans les cageots, dans les seaux, sous les torchons. Plus rien, mais une marmite encore fumante, et dedans, une soupe orange, épaisse et odorante. Le liquide qui leur passait dans la gorge valait tous les fruits de l’été passé. Ils ont dû rire de plaisir.

Dans la maison aux volets rouges, l’Homme et la Femme, côte à côte près de la fenêtre, attendaient. Ils les avaient vus entrer dans le bâtiment, ils les virent en sortir. Ils les virent s’éloigner lentement, très lentement, de plus en plus lentement, en file indienne, et finalement, rapetisser, verdir et – mon dieu – prendre racine.

Le lendemain, l’Homme et la Femme vendaient au marché de tout nouveaux légumes : un chou-fleur, un chou chinois, un chou rouge et toute une flopée de choux de Bruxelles.

Conte par Juliette H.

 

Illustration réalisée à la ferme, avec les moyens du bord (tampons de légumes, brou de noix)

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