Le monde magique d’Ernesto de Martino

 

Historien des religions, fortement influencé par l’historicisme de Benedetto Croce, Ernesto de Martino est surtout connu en France pour ses travaux de terrain sur la magie lucanienne et sur le tarentisme, Italie du Sud et Magie et La terre du remords. Ces travaux sont marqués par une approche méthodologique originale qui investit divers champs disciplinaires et par le rapport constant qu’y entretient la connaissance avec la praxis : le travail du savant n’est pas séparé du monde, d’enjeux pratiques et éthiques.
Dans Le monde magique, ouvrage antérieur (parution italienne 1948, parution française 1971) se déploie la pensée théorique de De Martino. En effet à la différence des autres ouvrages cités, ce livre ne s’appuie pas sur une enquète de terrain. De Martino y interroge la notion de magie de façon plus générale, plus synthétique, en se penchant sur des récits d’expériences concernant différentes parties du monde et différentes époques.

Qu’est-ce que la magie dans le processus de l’histoire de l’esprit ? Voilà la question centrale à laquelle va s’attaquer Le monde magique. Pour bien suivre De Martino, il faut prendre en compte qu’à la suite d’Hegel et de Croce, il comprend l’histoire de la civilisation ou l’histoire de l’esprit humain comme un processus, qui de formes ébauchées et inconscientes va jusqu’à produire des formes plus accomplies, propres à l’homme « civilisé ». Il envisage le monde magique (le monde où la magie a un sens) comme une unité au sein de l’histoire de l’esprit et recherche alors la fonction historique du magisme.

Pour avancer dans cette recherche, De Martino va devoir considérer de près la magie et les pouvoirs magiques, sans adopter la position typique du savant qui considère les « primitifs » comme des simples d’esprits faciles à berner par des tours de passe-passe. De Martino souligne d’ailleurs notre répugnance à considérer la simple possibilité de l’existence de phénomènes paranormaux. Comme il fait preuve d’une grande rigueur méthodologique, si cette répugnance ne lui donne pas immédiatement des clés pour comprendre mieux les pouvoirs magiques, elle lui donne au moins des indices sur notre propre disposition culturelle. Notre position dans l’histoire du monde s’appuie sur la négation de la magie, et donc sur une certaine conception de la réalité. Poser la question de la réalité des pouvoirs magiques, c’est donc se demander ce qu’est la réalité, pour nous, et dans les univers culturels où la magie est possible. De Martino écrit ainsi « le problème des pouvoirs magiques n’investit pas seulement le sujet du jugement mais aussi la catégorie du jugement elle même, la catégorie de réalité ».

Ce que dit De Martino, c’est bien que les catégories du jugement sont elles même historiquement construites. Et donc, si on veut comprendre un monde où les pouvoirs magiques sont réels, celui du monde magique, des zoulous, des indigènes des Iles Fidji, il faut essayer de comprendre leur conception du monde, qui peut différer de la nôtre jusque dans la notion de réalité.

Cette position méthodologique est extrémement intéressante, car elle vient souligner le caractère construit du réel. C’est un des grands moments de ce livre. Mais De Martino pousse plus loin la réfléxion pour comprendre le nœud, (ce que la philosophie historiciste appelle le « drame ») du monde magique : il interroge la notion de « présence ». La présence, c’est notre rapport au monde, aux objets, c’est notre expérience de la réalité. Or dans le monde magique cette présence n’est pas solide ou garantie, elle est soumise aux émotions et sans cesse fragilisée par la venue en présence du monde et de ses événements. Face au risque de se perdre, la magie surgit, comme un ensemble culturel organisé avec des solutions pratiques, pour essayer de reconquérir cette présence menacée.

Le monde magique est un livre passionnant car on y voit l’aventure d’une pensée qui cherche, qui interroge, et qui s’attaque à des questions terriblement importantes. La contribution de De Martino aux études ethnologiques et historiques est considérable, ses travaux ont par exemple été précieux pour l’historien italien Carlo Ginzburg qui s’est inspiré de De Martino pour envisager la sorcellerie. (Il a pourtant fallu attendre les années 90 pour qu’il soit redécouvert en France, car lors de la première parution du Monde magique, le terrain scientifique était dominé par Levi-Strauss, dont les positions étaient trop éloignées de celles de De Martino pour que ces dernières puissent susciter l’intérêt.)

Mais la portée de cet ouvrage ne s’arrête pas là pour ceux qui (à la différence de De Martino) ne considèrent pas l’histoire du monde comme un mouvement qui a progressé, depuis l’esprit magique jusqu’à la position raisonnable du sujet occidental. Ce livre nous conduit à interroger les notions de réel, de sujet, et par là donne à voir les stratégies mises en place dans nos sociétés pour faire tenir ces fictions. On lira à ce propos avec profit l’excellent article paru dans le numéro 2 de la revue Tiqqun, qui s’appuie en partie sur l’ouvrage de De Martino, « Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs… ».

Bibliographie

Oeuvres de De Martino

DE MARTINO Ernesto, 1948, Il mondo magico. Prolegomeni a una storia del magismo, Turin, Einaudi, (éd. franç., 1971, Le monde magique, Verviers, Marabout ; rééd., 1999, tome I, Paris, Synthélabo, Les Empêcheurs de penser en rond).
– 1959, Sud e magia, Milan, Feltrinelli (éd. franç., 1963, Italie du Sud et magie, Paris, Gallimard ; rééd., 1999, tome 2, Paris, Synthélabo, Les Empêcheurs de penser en rond).
– 1961, La terra del rimorso. Contributo a una storia del Sud, Milan, Il Saggiatore (éd. franç., 1966,La terre du remords, Paris, Gallimard ; rééd., 1999, tome 3, Paris, Synthélabo, Les Empêcheurs de penser en rond).

Réception de De Martino

BERGE Christine « Lectures de De Martino en France aujourd’hui », Ethnologie française3/2001 (Vol. 31), p. 537-547. URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-3-page-537.htm.
MANCINI Silvia, 1999, « Postface » au Monde magique de E. De Martino, op. cit. : 285-584.

Après De Martino

GINZBURG Carlo, 1980, Les batailles nocturnes, Paris, Verdier. – 1989, Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Paris, Flammarion. – 1992, Le sabbat des sorcières, Paris, Gallimard.

ANONYME, 2001, « Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs… » in Tiqqun 2.

Article d’Elise

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