La communauté désoeuvrée de Jean-Luc Nancy : une lecture par E. (Première partie)

Être-en-communauté : horizon inatteignable mais réalité fondamentale

Lecture de la Communauté désœuvrée de Jean-Luc Nancy (1ère partie)

Le témoignage le plus important et le plus pénible du monde moderne, celui qui rassemble peut-être tous les autres témoignages que cette époque se trouve chargée d’assumer, en vertu d’on ne sait quel décret ou de quelle nécessité (…), est le témoignage de la dissolution, de la dislocation ou de la conflagration de la communauté1.

  1. Le thème de la communauté perdue

Le constat qui ouvre le texte indique les coordonnées d’une critique unanime de la modernité par elle-même : le regret de la communauté perdue motive par exemple aussi bien l’œuvre d’un Marx révolutionnaire que d’un De Maistre réactionnaire ; elle prend aussi bien la forme d’une analyse historico-socio-philosophico-politique en bonne et due forme que d’une sentence amère lâchée au détour d’une conversation. En fait, le thème de la communauté, c’est-à-dire de la qualité et de l’intensité des rapports qui lient les individus d’une population, dès qu’il surgit, est souvent solidaire d’un « c’était mieux avant » ou d’un « c’est mieux ailleurs » (en banlieue si je suis en centre-ville, à la campagne si je suis en métropole, en Orient si je suis en Occident, etc). C’est notamment par contraste avec la « société » de la philosophie politique moderne qu’elle paraît d’autant plus juste et désirable : au lieu de considérer que le tout est la réalité première et qu’il confère une place et une signification à chacune de ses parties à l’image d’un organisme (cf. la politique aristotélicienne qui a irrigué toute la philosophie du Moyen-Âge), nous autres modernes nommons société la réalité seconde formée par l’alliance volontaire des individus ; elle serait l’œuvre de la conjonction des volontés individuelles liées par un contrat. Ainsi, c’est en considérant l’individuel comme réalité première que le collectif devient impensable et invivable : les « liens » entre les individus ne sont ni nécessaires ni essentiels ; ils ne sont plus que des artifices susceptibles d’être immédiatement rompus par un acte de la volonté, laissant chacun subsister seul. Bien entendu, cette misère existentielle et affective est indéniable et elle procède bel et bien de l’engagement de l’humanité dans une option métaphysique et historique (la société) qu’il est urgent de défaire. Mais paradoxalement, c’est en faisant une analyse critique de la volonté de réaliser politiquement la communauté, et surtout les termes dans lesquels celle-ci est pensée, que Nancy atteint à la fois le fondement métaphysique de la politique occidentale (qui condamne toute tentative de construire la communauté à la détruire), et le statut réel de la communauté.

  1. La communauté n’a jamais existé mais elle est toujours là

Nancy identifie deux faits qui s’opposent à l’idée que la modernité ait pu perdre la communauté. Le premier, c’est qu’il n’y a tout simplement pas eu de communauté. La société moderne « a pris la place de quelque chose pour quoi nous n’avons pas de nom ni de concept, de quelque chose qui procédait à la fois d’une communication beaucoup plus ample que celle du lien social (avec les dieux, le cosmos, les animaux, les morts, avec les inconnus), et d’une segmentation beaucoup plus tranchée, beaucoup plus démultipliée de ce même rapport, entraînant souvent des effets plus durs (de solitude, de rejet, d’avertissement, d’inassistance) que ce que nous attendons d’un minimum communautaire dans le lien social. La société ne s’est pas faite sur la ruine d’une communauté »2. Autrement-dit, si on entend par communauté une coexistence suffisamment resserrée pour que le corps collectif parle et désire en chacun et pour que les désirs de chacun soient ceux du corps collectif (« un pour tous, tous pour un ! »), alors on ne la trouvera pas dans les formes d’organisation qui précèdent la modernité occidentale. Aucune d’entre elles n’a en effet fonctionné sans rapports hiérarchiques excluant ou exploitant des parties de sa population, empêchant par-là l’unité ou la fusion de se réaliser : un esclave, un prisonnier une femme, un enfant, un pauvre, etc. ne saurait faire enregistrer ses pensées et ses actes parmi ceux que l’on prête à la communauté au milieu de laquelle il vit. Il est en effet probable, par exemple, que la plupart des gens qui ont grandi à la campagne soient régulièrement amenés à décevoir les velléités champêtres de leurs amis citadins quand ils leur rappellent que la savoureuse petite communauté villageoise se noue parfois dans le ragot ou l’omerta, qui tiennent à distance aussi bien la femme aux mœurs libertines que l’étranger, en passant par le jeune qui « déconne », l’homosexuel et tout surgissement de l’hétérogène en général. Ce fait n’est pas propre à la campagne, mais à une sorte de fatalité – la communauté se délite en raison même de sa réalisation – impliquée par une mauvaise conception de la communauté que nous commençons à entrevoir.

Le second, c’est que la société n’a en fait pas perdu la communauté : « la communauté, loin d’être ce que la société aurait rompu ou perdu, est ce qui nous arrive – question, attente, événement, impératif – à partir de la société »3. La communauté n’a donc jamais existé comme un fait historique, mais elle est pourtant toujours là sous des formes qui relèvent d’une tension qui nous met en mouvement (question, attente, événement, impératif, etc.) au sein de la société, contre elle, mais à partir de la promesse de vivre-ensemble qu’elle contient malgré tout. Alors, la recherche de la communauté unifiée et fusionnelle est certainement moins une simple erreur à corriger que l’effet d’un élément structurel de notre existence. A défaut d’être à l’écoute de cet élément, de savoir l’assumer correctement, nous sommes voués à vouloir retrouver la communauté impossible et délétère où les parties fusionnent dans le tout et où l’homogénéité brutale isole finalement les êtres pour limiter le nombre de combinaisons possibles et le disparate qu’elles impliqueraient. En somme, nous sommes voués à retourner la communauté contre elle-même car là où les rapports cessent, elle se dissout. Par conséquent, ainsi s’annonce le programme dans lequel nous allons suivre Nancy tout au long des articles à venir : « Tout en posant que le communisme n’est plus notre horizon indépassable [c.a.d qu’il n’est pas le régime politique auquel l’histoire ou le bon sens nous conduisent naturellement], il faut aussi poser, avec autant de force, qu’une exigence communiste communique avec le geste par lequel nous devons aller plus loin que tous les horizons [et par conséquent que le désir de construire un régime] »4. Le communisme comme exigence de penser et de pratiquer la communauté autrement que comme un horizon non encore advenu, voici sous quelle impulsion nous poursuivrons ce travail de lecture.

fin de la première partie

E.

1 J.-L. Nancy, La communauté désoeuvrée, 4ème édition., Paris, Christian Bourgois, coll. « Détroits », 2004, p. 11

2 Ibid. p. 34

3 Ibid. p. 34

4 Ibid. p. 28

Illustration de l’article – Pisanello, esquisses pour Saint George et le dragon.

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