Poème du coeur

Lorsqu’un cœur se brise, et il ne fait aucun doute que cela arrive régulièrement, il est quelques gestes simples à effectuer.
D’abord les morceaux doivent nécessairement se trouver quelque part. Dans la rue ?
Sous les pages de vos livres ? Parmi les poils des animaux domestiques ? Là, sur la table…
Cherchez les plus petits en premier. Ils contiennent les étincelles de ce qui est arrivé (c’est de l’histoire éparpillée).
Il faut les collecter avec soin, puis les observer attentivement.
Là se trouvent les réponses. Un cœur divisé n’est pas un cœur mort.
Il est seulement malade de questions.

Si vous ne saviez pas de quoi sont fait les cœurs il est grand temps de regarder cela de près.
J’ai vu un jour un cœur s’écraser dans un bar.
Les brisures n’étaient en fait que des jupons, des centaines de jolis jupons.
Il y en avait de toutes les couleurs et avec des étoffes si variées, je ne les connaissais pas toutes.
Grâce au secours des quelques buveurs présents, cela ne mit pas longtemps à former une jupe unique faite de mille éclats et qui éblouit la salle de toutes ses superbes lumières.
Le porteur du cœur fut bien vite sur pied et commanda la tournée suivante pour remercier tout le monde.
Tandis que je levais mon verre, mon voisin se pencha vers moi pour me souffler une explication. Il me dit que c’était le cœur d’un marin.

Regardez parmi les petits éclats, on y voit souvent des bouts de visages, des paysages familiers ou rêvés ou bien des scintillements.
On peut même les écouter. Comme on porte un coquillage à son oreille, les éclats diffusent des mélodies variées, des airs entraînants et parfois sombres en même temps.
Évitez ceux qui ne font que bourdonner bêtement, ils accompagneront mal vos journées et risquent de vous rendre sourd à ce qu’il faut désormais entendre.

Les morceaux les plus grossiers ne sont pas inutiles mais ils sont trop peu modestes : ils se tiennent devant vous, pleins de leur évidence et avec de faux airs de complétude.
Méfiez vous-en.
A la limite on peut les passer au pilon et tamiser à nouveau.
Ceci pour les cas, fréquents, où les évidences divisent au lieu de rassembler.

Souvenir pathétique d’un malheureux, il pleurait son cœur.
Il criait au manque, au voleur !
On lui avait pris « son bien »…
Hors les murs, il courait vivement après sa perte.
Les passants ne cessaient pas de se moquer. Puis :
« Tu n’as pas compris » lui dirent-ils.
« Rien de ce qui faisait ton cœur n’est à toi.
Sinon tu ne serais pas capable d’aimer ou de souffrir »

Lorsqu’un cœur se brise il faut réconcilier ses meilleurs éléments.
Débarrassez-vous du superflu, c’est le moment.
Dans le calme on se penche sur les plus belles choses.
On examine les couleurs, les odeurs et les sonorités les plus fines, on s’en inspire. Il s’agit de tisser le plus bel habit pour l’âme.
Ce temps du rassemblement est celui d’une création.
Amusez-vous !
Faites des nœuds, puis desserrez, pour voir.
Faites jouer les éclats entre eux.

Faut-il comprendre pourquoi la brisure s’est produite ?
C’est toujours un accident de composition.

Les vieux débris ne valent pas grand chose, ils sont pesants et réclament une légitimité qu’on accorderait (dans le doute) aux vétérans.
Pour un peu, on ne verrait qu’eux parmi les éclats, ils ne sont que des signes vers la catastrophe. N’oubliez pas qu’un cœur s’est brisé !
N’ayez aucune pitié, aucune complaisance : réjouissez-vous de retrouver, là, encore intact ce que vous n’avez pas su écouter avant (lorsque le cœur semblait plein et bien fait).
La nouveauté n’est faite que de chances et d’occasions (Comme lorsque l’on est surpris par la pluie).

Si vous ne savez pas où chercher, faites attention à ce qui brille le plus joliment, à ce qui va le mieux avec l’air du jour, ce qui résonne le mieux dans votre corps.

N’oubliez jamais que parmi les éclats il en est certains qui vous requièrent.
Commencez par là.

robin  (2009)

Illustration de l’article – Paul Klee, flèche dans un jardin, 1929

 

 

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. tit. dit :

    C’est beau, bien (très bien) écrit ! Au plaisir d’en lire plus !! Longue vie aux Cahiers du bruit !!

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