Job, le roman d’un homme simple, de Joseph Roth

Lorsque Moses Joseph Roth est né, le 2 septembre 1894, dans la ville de Brody, qui est maintenant en Ukraine, elle faisait partie de la Galicie, la plus vaste province de l’Empire austro-hongrois, non loin de la frontière russe.

La Galicie fut annexée à l’Empire en 1772, lors du premier dépeçage de la Pologne – qui devint alors, et pour longtemps, le « nulle part » d’Alfred Jarry. L’impératrice Marie-Thérèse, surnommée La Grande, qui partageait alors le pouvoir avec son fils Joseph II, comme elle l’avait fait avec son époux, se méfiait de ce « cadeau » territorial qu’elle ne connaissait pas. On raconte qu’elle y envoya en mission de renseignements son confesseur, le seul homme à qui elle faisait confiance, et que celui-ci revint avec cet avis lapidaire, médiocre plagiat par anticipation de certains pamphlets dont la réédition est suspendue : « La Galicie est un pays plein de Juifs et de poux. » On peut s’étonner qu’il n’ait pas parlé des punaises de lit. Marie-Thérèse accepta néanmoins sans trop de marchandages les volontés du roi de Prusse et du tsar, donc les Juifs et les poux.

Joseph Roth ne connut jamais son père qui disparut au début du mariage pour régler quelques affaires. Il aurait été pris d’une crise de démence au cours du voyage, interné et, sans avoir revu sa femme ni vu son fils, il aurait terminé sa vie dans l’entourage d’un rabbi miraculeux, comme il y en avait un certain nombre en Galicie où le hassidisme était bien vivace.

Durant toute sa vie, Joseph Roth a entretenu un rapport complexe et problématique avec ses origines de Juif de l’Est. Le fait de n’avoir pas connu son père lui a permis diverses affabulations, y compris sur son lieu de naissance, selon ce qu’il voulait être ou paraître. Cependant, après l’effondrement de l’Empire de François-Joseph, le pays natal est devenu, avec la monarchie, une patrie perdue, source d’une incurable nostalgie. Et il semble que, malgré ses acrobaties généalogiques plus ou moins crédibles, Joseph Roth soit resté fidèle à ceux qui « n’ont de patrie nulle part, mais des tombes dans tous les cimetières », ainsi qu’il l’écrit dans Juifs en errance, paru en 1927.

Joseph Roth en errance, dans une gare française, 1926

S’il fit des études fort honorables au lycée impérial et royal de Brody où l’enseignement était, pour l’essentiel, dispensé en allemand – avec quelques cours en polonais –, il apparaît qu’il a également conservé une certaine fidélité à la langue.

David Bronsen, son biographe, rapporte qu’il soutenait que seul un écrivain qui savait le yiddish pouvait écrire un allemand parfait.

Dans son journal, à la date du 18 mai 1949, Soma Morgenstern, qui fut l’ami de Joseph Roth pendant un quart de siècle, notait que son allemand venait du yiddish.

Et Robert Bober, dans son livre-film Vienne avant la nuit, dit de l’un de ses romans, Hiob, Roman eines einfachen Mannes, qu’on le croirait traduit du yiddish.

Ce livre, Hiob, est paru en 1930, et il a été quatre fois traduit en français. D’abord, en 1931, par Charles Reber, aux éditions Valois, sous le titre Job, Roman d’un simple juif, probablement introuvable désormais. En 1965, chez Calmann-Lévy, est parue la traduction de Paule Hofer-Bury sous le titre Le poids de la grâce, reprise au Livre de poche. Stéphane Pesnel a proposé la sienne en 2012 au Seuil, maintenant disponible en Points, sous le titre plus littéral de Job, roman d’un homme simple. Enfin, la même année, sous le même titre, paraissait chez Panoptikum, celle de Jean-Pierre Boyer et Silke Hass.

(Après avoir lu les traductions respectives de Paule Hofer-Bury et de Stéphane Pesnel, il me faut reconnaître que je préfère cette dernière.)

Stéphane Pesnel, dans la présentation de son travail, cite cette déclaration de Joseph Roth : « Dans mes romans, je traduis les juifs à l’attention de mes lecteurs. » Et il nous fait remarquer que cette affirmation programmatique est très concrètement appliquée dans son Job. Alors qu’il y décrit largement le mode de vie des Juifs de l’Est, ainsi que leurs pratiques religieuses, Roth n’utilise aucun mot yiddish ou hébreu, mais préfère trouver des équivalents en allemand – aidé en cela par la flexibilité de cette langue.

(Quant au titre de la traduction de 1965, il provient d’une des dernières phrases du roman, où l’allemand « Glück » est, selon Stéphane Pesnel, improprement rendu par « grâce ». De plus, il ne tient pas compte du fait que Joseph Roth dut maintenir son titre de Hiob face à certains de ses amis, plus croyants que lui, qui le trouvaient blasphématoire…)

Le début du texte est sans ambiguïté une paraphrase du premier verset du Livre de Job :

Joseph Roth écrit : « Il y a de nombreuses années vivait à Zuchnow un homme qui avait pour nom Mendel Singer. Il était pieux, craignait Dieu et n’avait rien d’exceptionnel, c’était un juif tout à fait ordinaire. » et dans la traduction du Rabbinat du Livre de Job, on peut lire : « Il y avait dans le pays d’Ouç un homme du nom de Job ; cet homme était intègre et droit, craignant Dieu et évitant le mal. »

La famille de Mendel Singer, modeste maître d’école, est nettement moins prospère que celle du Job biblique. Lui et sa femme Deborah ont trois enfants, deux garçons, et une fille : Jonas, lent et fort comme un ours, Schermarja, vif et rusé comme un renard et Mirjam, belle et gracile comme une gazelle. Au début du récit, leur naît un quatrième, un garçon nommé Menuchim, enfant difficile, maladif que l’auteur décrit ainsi « au treizième mois de sa vie » :

« Son gros crâne pendait comme une courge à son cou mince. Son front large se plissait et se ridait de part en part comme un parchemin froissé. Ses jambes étaient tordues et inertes comme deux arcs de bois. Ses petits bras minces gesticulaient et tressaillaient. Sa bouche émettait un bredouillement ridicule. »

Il est fréquemment pris de convulsions. On le secoue – nous sommes au XIXème siècle et le syndrome du bébé secoué n’est pas encore identifié – et il finit par se remettre.

Suite à une épidémie de variole dans la petite ville, un médecin, accompagné d’un policier, est chargé par les autorités de vacciner la population. Beaucoup se trouvent des cachettes, mais il n’en est pas question pour Mendel Singer le juste. En voyant Menuhim, le médecin pronostique : « Il sera épileptique. », ajoutant « Mais je pourrais peut-être le guérir. Il y a de la vie dans ses yeux. » Les parents, pour des raisons différentes, s’opposent à ce qu’on l’emmène à l’hôpital.

Cependant, l’inquiétude pousse Deborah à aller avec son fils voir un rabbi miraculeux à Kluczýsk. En lui enjoignant de ne pas quitter son enfant, le saint homme énonce cette prophétie :

« Menuchim, fils de Mendel, guérira. Il n’aura pas son pareil dans le peuple d’Israël. La souffrance le rendra sage, la laideur le rendra bon, l’amertume le rendra doux et la maladie le rendra fort.(…) »

Deborah ne répétera ces mots que bien plus tard à son mari…

Et passent les années sans que Menuchim fasse le moindre progrès. Les aînés sont désormais en âge de partir à l’armée et ni l’un ni l’autre n’arrive à se faire réformer. Jonas, qui aime les chevaux, deviendra militaire et Schermarja passera la frontière pour l’éviter.

Passeront encore les années avant que n’arrive dans la petite ville Mac, un américain ami et associé de Schermarja, devenu Sam, avec une lettre, des dollars et des photographies. Et l’invitation pressante à venir le rejoindre.

Le maître d’école n’est pas pressé mais quand il constate que sa fille batifole dans les champs de blé non encore moissonnés avec des cosaques de la garnison, il décide de partir pour éviter un nouveau malheur.

Il faut laisser Menuchim qui ne pourrait entrer aux États-Unis. Il sera pris en charge par un jeune couple à qui l’on donne la maison de Zuchnow.

L’arrivée des émigrants.

À New-York, où Schermarja a « réussi », la famille s’installe et Mendel Singer reste plutôt à l’écart de la vie américaine, perpétuant obstinément le mode de vie de ses origines et ne rêvant que de prendre le chemin du retour pour retrouver son fils handicapé.

La guerre éclate en Europe. Jonas est porté disparu. On reste sans nouvelles de Menuchim. Les États-Unis entrent en guerre. Mac et Sam se portent volontaires.

Seul Mac reviendra. Deborah meurt subitement de désespoir et, peu après, Mirjam sombre dans la folie.

De retour de la clinique où sa fille a été internée, Mendel Singer demande à rester seul. Seul avec Dieu, avec le Dieu implacable qui l’a accablé de tant de malheurs. Il allume dans la cuisine un grand feu ouvert et, s’emparant du sac de velours rouge qui contient son châle de prière, ses phylactères et ses livres de prière, il veut le jeter dans les flammes.

« C’est ainsi que Mendel se tenait devant le feu découvert et hurlait et piétinait le sol. Il tenait le petit sac de velours rouge dans ses bras, mais il ne le jetait pas dans le feu. À plusieurs reprises il le souleva en l’air, mais ses bras le laissèrent retomber. Son cœur était en colère contre Dieu, mais ses muscles étaient encore habités par la crainte de Dieu. »

Les voisins, alertés par la fumée, font appel à ses amis. Mendel se calme, non sans leur avoir lancé :

« – C’est Dieu que je veux brûler. »

Dès lors, Mendel sera hébergé dans l’arrière-boutique du marchand de musique Skowronnek, rendant de menus services, mais refusant de participer aux prières. Le sac de velours rouge, accroché à un vieux clou, prend la poussière.

Les festivités de la fin de la guerre le laissent indifférent. Il reste dans la boutique de Skowronnek mais, pour la première fois, se décide à écouter un disque sur le phonographe. Il prend le premier venu sur la pile. C’est une chanson comme il n’en a jamais entendue.

« Lorsqu’une petite flûte argentine vint se mêler aux autres instruments pour ne plus abandonner les violons de velours, dont elle ourlait la voix d’un fin liseré, Mendel se mit à pleurer, pour la première fois depuis bien longtemps. »

Au retour de Skowronnek, Mendel apprendra que ce morceau est intitulé La chanson de Menuchim. Il ignore qu’elle est le prélude au miracle qui terminera le roman.

Il ne faut pas attendre de ce livre, relativement court et à la narration rapide, une vaste saga familiale de l’émigration. On suit l’histoire d’un homme seul, Mendel Singer, qui reste lui-même, avec sa piété de Juif de l’Est, en toutes circonstances, y compris dans sa rébellion contre Dieu et son retrait des prières.

Claudio Magris a consacré à l’œuvre de Joseph Roth une savante et brillante étude – Loin d’où ? Joseph Roth et la tradition juive-orientale, traduit par Jean et Marie-Noëlle Pastureau, Le don des langues, Seuil, 2009. A propos de ce roman, il écrit :

« [Job] est le roman ironique d’un intellectuel qui reconstruit à la perfection le monde et l’humanitas de l’Ostjudentum justement parce qu’il sent qu’il les a perdu, qu’il en est irréparablement éloigné. Roth, sans défense face à la réalité européenne de son temps, tente de l’affronter en recourant aux archétypes d’une civilisation vers laquelle va toute sa nostalgie mais dont il se sent intimement déraciné. »

Cela pourrait servir de prélude – du moins je le souhaite – à la lecture de cette grande œuvre.

Article par Guy M.

De Joseph Roth :

Job, roman d’un homme simple, traduit et présenté par Stéphane Pesnel, Grands romans, Points.

Juifs en errance, suivi de l’Antéchrist, traduits par Michel-François Demet, Le don des langues, Seuil.

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