DES LIVRES RELIÉS EN PEAU HUMAINE

ENQUÊTE SUR LA BIBLIOPÉGIE ANTHROPODERMIQUE

Megan Rosenbloom est bibliothécaire dans une université de médecine aux États-Unis. C’est le genre de bibliothèque où on peut tomber sur des sujets un peu particuliers ou sur des livres un peu bizarres… Et justement, Megan Rosenbloom s’est spécialisée dans l’étude de la bibliopégie anthropodermique, les reliures en peau humaine. Oui oui, ça existe, ce n’est pas une légende, même si en fait les ouvrages présentés ainsi ne sont pas tous authentiques. Quand, attirée par sa belle couverture, je suis tombée la première fois sur ce livre édité en France par B 42, je l’ai feuilleté mais le sujet me paraissait trop spécifique et je n’avais pas spécialement envie de l’ouvrir. Le hasard a fait qu’on me l’a plus tard offert, et j’ai donc docilement commencé la lecture. Tant mieux ! Car ce livre est passionnant de bout en bout. D’abord, il est écrit de façon très accessible, à la manière de certains essais américains, et l’autrice mélange avec équilibre anecdotes historiques et personnelles à des paragraphes plus théoriques. Les lecteur·ices sont invités à suivre son cheminement dans une enquête presque policière autour de ces fameux livres reliés – ou prétendument reliés – en peau humaine. Avec son équipe, Megan Rosenbloom a en effet mis au point un test d’empreinte peptidique qui permet de savoir si oui ou non ces reliures sont authentiques. Et nous voyageons avec elle, de bibliothèque en bibliothèque, au chevet de ces exemplaires uniques, aux Etats-Unis mais aussi en Europe. L’histoire de chacun des livres présentés permet de poser des questions cruciales : comment ces livres ont-ils été produits, et pour qui ? Pourquoi la plupart des exemplaires dont la reliure a pu être authentifiés appartenaient ou ont été commandés par des médecins ? Quelle histoire de la relation médecin-patient, ou plus encore médecin-patiente, se joue ici ?

Ce voyage à travers l’histoire de la médecine ou plutôt histoire des médecins comme représentants de classes sociales dominantes (hommes, blancs, riches et éduqués) est éclairant. On croise dans les pages de Megan Rosenbloom des voleurs de cadavres, des médecins passionnés d’anatomie, et l’autrice déploie les questionnements éthiques qui traversent l’histoire de la dissection, du don d’organes, du consentement aux actes médicaux. C’est aussi l’occasion pour elle de montrer, à travers l’histoire d’un livre, comme les sages-femmes ont été évincées de la scène médicale par les chirurgiens au 17ème siècle, ou encore de raconter l’histoire de Phyllis Wheatley, première poétesse noire éditée des Etats-Unis qui dut défendre l’authenticité de ses écrits devant un jury composés de savants à Boston.

Les questionnements éthiques les plus passionnants sont sans doute ceux qui concernent la conservation de ces artefacts culturels élaborés à partir de restes humains, et Megan Rosenbloom raconte avec précision les éléments juridiques, éthiques, moraux ou politiques qui conduisent des établissements à prendre diverses décisions concernant ces objets. Elle poursuit la réflexion en abordant la question de la conservation des tatouages après la mort de ceux ou celles qui les arborent, aujourd’hui en France ou aux Etats-Unis, deux pays où les législations sont très différentes.

Ce livre sert aussi Megan Rosenbloom dans une démarche plus large et qui mérite d’être mentionnée : elle fait partie du mouvement « death positive », également appelé « l’ordre de la bonne mort ». Ce mouvement s’oppose à l’industrie funéraire et au tabou qui entoure la mort. Ses défenseurs et défenseuses incitent à considérer la mort comme faisant partie de la vie et proposent se ré-approprier celle-ci, d’en parler, de se donner les moyens de l’accueillir collectivement et individuellement. Ce mouvement s’engage aussi à considérer les aspects écologiques et sociaux de nos pratiques entourant la fin de vie et la mort. Dans une société qui cultive la distance face à ces questions, ce type de démarche semble tout à la fois pertinent et nécessaire, et la lecture de ce livre aura peut-être aussi le résultat de vous faire réfléchir à vos propres souhaits concernant ces questions.

 

DES LIVRES RELIÉS EN PEAU HUMAINE
ENQUÊTE SUR LA BIBLIOPÉGIE ANTHROPODERMIQUE

Megan Rosenbloom

Editions B42

par Elise

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *