Les cahiers de Malte Laurids Brigge de Rainer Maria Rilke

Malte Laurids Brigge est un jeune homme de 28 ans, qui a quitté sa famille pour s’installer à Paris. Il rédige un journal intime, composé de récits de promenades, de souvenirs, de réflexions. Il n’y a pas vraiment d’histoire dans ces Cahiers. Tout y est bizarre, fantastique presque, et très juste. C’est un livre dont il est difficile de parler car il est périlleux de le faire sans opérer des réductions, des classements ; or on voudrait pouvoir rendre sensible toute sa richesse.

Rilke rédigea ce roman entre 1907 et 1911, après son propre séjour à Paris. Les Cahiers sont une longue dérive mélancolique sur la crise de la modernité, du personnage et sur les désillusions du progrès. C’est un texte qu’on pourrait rapprocher d’Ulysse de Joyce ou de L’homme sans qualités de Musil. Mais dans Les Cahiers il y a quelque chose de plus rapide, de plus efficace, sans doute en raison de la relative brieveté du texte, sans doute aussi parce que la force poétique de Rilke est frappante. Ce ne sont pas les longues discussions de Musil ou les explosions de Joyce. Malgré la dissolution du sujet, la discontinuité du récit, le monde prend des formes éclatantes, poétiques et s’épanouit dans des tableaux qui marquent profondément le lecteur. Ainsi, les récits qui évoquent le domaine natal : la mort du Chambellan, qui hurle des nuits entières, réveillant les femmes enceintes par delà les nuits et les murs des chaumières ; la grande table de cérémonie où se côtoient réel et souvenirs, vivants et morts. Le paysage parisien, s’il est plus terrible car plus impersonnel, n’est pas moins étonnant : on rencontre une femme qui, se réveillant brusquement, arrache son visage, qui lui reste dans les mains ; des vieillards et des mendiants se penchent vers le passant et lui font des signes d’intelligence incompréhensibles… Rilke décrit un monde incertain dans lequel il est difficile de poser le pied sur un sol solide. L’angoisse habite ce livre, l’angoisse de la mort (de la mort impersonnelle, celle des grandes villes et des hôpitaux) l’angoisse qui découle de la cruauté des cités modernes, du vide et de l’absurde qui les ronge. Et nous suivons les pensées de Malte, qui trouve refuge dans l’écriture, avec prudence :

 Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.

 L’écriture de Rilke est fluide et parfois surprenante, comme l’est la poésie. Elle est composée de strates sensibles, qui donnent aux Cahiers de Malte Laurids Brigge une épaisseur, une force hors du commun. C’est donc un livre à lire, à feuilleter, à relire, car on y trouve toujours des combinaisons et des images qui nous avaient échappé la première fois…

Pour entrer un peu plus dans l’oeuvre de Rilke, nous vous conseillons vivement de lire aussi Notes sur la mélodie des choses, un texte très court, et très riche, disponible dans la petite collection de la maison d’édition Allia.

Les Cahiers de Malte Laurids Brigge sont disponibles en Point Seuil.

Illustration de l’article, La rue, Balthus, 1933

 

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