La musique des camps – Hélios Azoulay

Dans les camps de concentration, et notamment dans celui de Terezin où avaient été enfermés de nombreux artistes, des hommes et des femmes ont composé de la musique. Certaines de ces musiques nous sont parvenues, alors que leurs auteurs, celèbres ou anonymes, sont morts depuis longtemps. Dans les traces de Francesco Lotoro, un compositeur italien qui mène un immense travail de recueil et de reconstitution des musiques élaborées dans les camps, Hélios Azoulay nous propose un étrange voyage, difficile et nécessaire.

Faire revivre la musique des camps est un projet délicat, mais Hélios Azoulay, compositeur à la forte personnalité, aux yeux brillants, aux gestes vifs et au rire ravageur, possède la force et la vie qui lui permettent de s’en sortir avec brio. En 2015, il sort avec Pierre-Emmanuel Dauzat et l’Ensemble de Musique Incidentale un livre-disque, L’enfer aussi à son orchestre. On y trouve des oeuvres de musiciens professionnels, des oeuvres d’amateurs, d’anonymes, et ce choix qui abolit les hiérarchies est une des grandes forces de ce disque. Qu’elles soient des oeuvres de musique savante ou de simples berceuses, toutes les musiques données à entendre ont le pouvoir de bouleverser qui les écoute. Elles sont des cris de vie qui nous atteignent au-delà du temps et des horreurs dont elles sont la trace. On entend comme une folle échappée d’élégance la Sérénade pour piano et violon de Robert Dauber, en s’étonnant qu’une telle musique puisse être née dans l’enfer des camps. Mais ce sont les berceuses, notamment celles d’Ilse Weber, qui viennent frapper au coeur avec le plus de force. Elles disent la profondeur de la nuit et ouvrent l’âme comme des étoiles filantes.

Il faut entendre Hélios Azoulay parler de ces musiques : il raconte l’histoire de chacune avec une telle impétuosité qu’il devient possible de les écouter sans s’effondrer, sans voyeurisme morbide, sans fausse bonne conscience. Il ne s’agit pas d’un hommage, sérieux et compassé, mais de retrouver la vie qui court sous ces partitions.

En ce début d’année, Hélios Azoulay et l’Ensemble de Musique Incidentale poursuivent le travail commencé dans L’enfer aussi à son orchestre, et sortent Sauvée des cendres. Dans le premier livre disque, on pouvait entendre l’esquisse d’un opéra de Viktor Ullmann, un élève de Schönberg, Le 30 mai 1431. Il s’agissait d’un opéra consacrée à Jeanne d’Arc, un opéra au livret achevé mais dont seules deux pages de partitions avaient été écrites. Hélios Azoulay a poursuivi cet opéra pour en faire une nouvelle composition qui ne vient pas combler l’inachèvement forcé de l’oeuvre d’Ullman mais en propose une exploration possible et contemporaine. Une telle démarche est somme toute plus respectueuse et plus vraie qu’une reconstitution fidèle, “à la manière de” ce qu’aurait pu être l’opéra d’Ullman s’il avait pu le terminer.

Le disque contient aussi d’autres chants et compositions, notamment deux magnifiques berceuses, Kolysanka dla synka w krematorium d’Aaron Libeskind, et Und der regen rinnt d’Ilse Weber. Cette dernière était écrivaine pour les enfants. Déportée à Terezin avec un de ses fils, elle y devint infirmière pour les enfants, et composa pour eux de nombreuses berceuses. Quand les enfants furent sortis de l’hôpital pour être envoyés à Auschwitz, elle les accompagna et chanta pour eux jusque dans la chambre à gaz où elle fut assassinée. Vous pouvez entendre grâce au lien ci-dessous Und der regen rinnt, et apprécier la voix de Marielle Rubens, qui a la grande qualité de ne pas en faire trop et de nous donner à entendre ces berceuses avec justesse et simplicité.

Quand Hélios Azoulay nous parle de l’histoire de ces compositions, il sait trouver les mots qui nous permettent d’y accéder et de les considérer dans leur grande force, dans leur grande vie. Il est plus difficile pour moi de lire les textes qu’il a écrit pour le livre L’enfer aussi à son orchestre ou pour le livret de Sauvée des cendres. Seul face au texte, il devient impossible de se confronter à la douleur qui jaillit des récits particuliers, et c’est peut-être une limite de la proposition d’Hélios Azoulay, quand il devient écrivain : il donne à voir l’émotion trop nue et le lecteur s’effondre. Pourtant, il faut tenter le voyage, et plonger dans ces musiques d’ ”outre-monde” (du nom du label des deux disques).

…Même à Auschwitz, Hélios Azoulay et L’Ensemble de musique incidentale, Musique d’outre-monde, 2014 / L’enfer aussi à son orchestre, librairie Vuibert, 2015

Sauvée des cendres, Hélios Azoulay et L’Ensemble de musique incidentale, Musique d’outre-monde, 2017

 

Article d’Elise

Illustration de l’article : Dessin de Bedrich Fritta

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