La fin de l’homme rouge, Svletana Alexievitch

Lorsque qu’elle a reçu le prix Nobel de littérature en 2015, je n’avais encore jamais ouvert un livre de Svletana Alexievitch. Intriguée, j’avais parcouru sa bibliographie, un peu distraitement, et je l’avais rapidement oubliée. Un an après, en haut d’une pile de livres posée en équilibre sur une marche d’escalier, dans la maison de mes grands parents, je suis tombée sur La fin de l’homme rouge, un grand format chez Actes Sud. Je me suis rappelée le prix Nobel, et je l’ai emprunté, sans trop savoir de quoi ce livre allait parler. Et pourtant, il parle ce livre, c’est le moins qu’on puisse dire. Après l’avoir traîné d’étagères en étagères, je l’ai finalement emporté en voyage cet été, et ouvert. J’ai eu beaucoup de mal à le refermer, et l’ai lu très vite, en quelques jours.

Pourtant, ce n’est pas un de ces romans passionnants qu’on dévore et qu’on oublie sitôt posé sur la table de chevet. Ce matin d’automne, la plupart des nombreux récits qui composent ce livre sont tout aussi présents à ma mémoire que si je venais tout juste de les lire.

La fin de l’homme rouge est un livre très dur, qui raconte des destins différents à travers le 20ème et 21ème siècle russe, récits qui ont tous pour point commun d’être marqués par le malheur. Svletana Alexievitch a interrogé des hommes et des femmes d’âges différents et a consigné leurs expériences. Il ne s’agit toutefois pas vraiment d’un recueil de témoignages, car l’écrivain a retouché ces histoires, les a découpées, collées les unes au autres dans un ordre choisi, en a fait de la littérature. Plusieurs critiques et universitaires ont reproché à ce livre un manque d’éthique, dans la mesure où Svletana utilise ces témoignages à des fins esthétiques (elle prétend en faire une oeuvre littéraire, et non produire un témoignage historique, objectif). Pourtant, l’écrivain ne se dit pas historienne :

Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose… L’Histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.

Si la façon qu’à Svletana Alexievitch de présenter son travail témoigne peut-être d’une méconnaissance de certains courants de la microhistoire, elle indique cependant qu’elle ne se place pas dans une démarche scientifique, et que pour « raconter quelque chose », elle propose un travail littéraire de réecriture qui permet à l’émotion de surgir, d’affleurer.

Le mérite du livre de Svletana Alexievitch est de faire voir les mouvements contradictoires qui traversent ou ont traversé la Russie contemporaine. J’ai lu que l’écrivaine avait été accusée de révisionnisme (dans la mesure j’imagine ou certains des témoignages présentés montrent une forme de regret pour la grandeur soviétique passée), mais cette accusation semble un peu abrupte, quand on fait la somme de toutes les horreurs imputables au gouvernement de l’Urss qui sont consignées dans l’ouvrage. Le coeur humain accueille de grandes contradictions et Svletana Alexievitch les rend perceptibles avec tact, justesse. Je pense par exemple à l’histoire de cet homme dont la femme a été arrếtée sans motif, torturée, condamnée à un travail forcé qui l’a tuée et qui pourtant pleure de joie lorsqu’il est lui même réhabilité par le parti. Le besoin de trouver un sens à sa vie ou au moins, un certain sentiment de confort conduit souvent au refus de voir, c’est humain et Svletana Alexievitch sait le donner à voir.

Elle raconte aussi la violence du tout neuf capitalisme russe. (Là encore, décrire les horreurs d’un certain type de gouvernement ne signifie pas qu’on glorifie le précédent.) Dans les récits qu’elle rapporte, on a le sentiment que le capitalisme qui a dévoré la Russie des années 90 est plus cru, plus vif, plus féroce que celui que nous connaissons en France par exemple, comme si pour rattraper son retard, la Russie avait laissé libre cours au véritable visage du capitalisme, prédation, banditisme, exploitation, visage que notre démocratie a toujours su plus ou moins masquer. Svletana Alexievitch fait sentir comment le libéralisme a creusé le paysage économique russe en laissant tous ceux qui n’ont pas su s’emparer au bon moment des richesses du pays dans une misère d’autant plus triste qu’elle s’accompagne d’une misère de l’espérance, d’une misère culturelle et d’une misère de sens. Elle montre que, ce que certains russes regrettent de l’époque communiste, c’est le sentiment d’appartenir à quelque chose qui a un sens, un grand pays, une aventure historique, un mouvement de libération des travailleurs, une certaine égalité…

Les pages qui concernent des événements tout à fait contemporains sont elles aussi terribles et glaçantes : crimes en Tchétchénie, exactions policières contre les immigrés…Il y a quelque chose de terriblement décourageant à voir qu’après les horreurs du stalinisme, la paix, le bonheur, ou même, un certain apaisement, une certaine mesure, ne sont pas de mise dans la Russie d’aujourd’hui.

La fin de l’homme rouge propose une plongée dans les destins, les sentiments et les émotions des russes, à travers divers récits réecrits (dans une interview donnée pour Contreligne, Sophie Benech traductrice et amie de Svletana Alexievitch, souligne toutefois que la plupart des Russes utilisent d’emblée une syntaxe et un vocabulaire riches et littéraires) mais aussi à travers des morceaux de dialogues, juxtaposés, et des textes de la narratrice elle-même. La polyphonie qui en résulte entraîne le lecteur dans un voyage difficile qui déploie les profondeurs, la noirceur – et parfois, la beauté – des âmes humaines.

La fin de l’homme rouge est disponible chez Actes Sud.

Illustration de l’article : photographie de Gueorgui Pinkhassov

Elise

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