Je ne me laisserai plus jamais bouffer par un crocodile

Commençons comme un souvenir de lecture. Quelque chose d’assez esthétique et d’assez excitant. Je renouvelle ma carte de bibliothèque après avoir, depuis longtemps, abandonné l’espoir de trouver ce temps : flâner dans les rayons, hésiter entre deux ouvrages, repartir les bras chargés, faire de bonnes et des mauvaises surprises, revenir et recommencer.
Donc, je suis toute émue de mes possibilités nouvelles et de ce temps que je me libère.
Je tombe, au hasard du rayon BD, sur le titre Les Crocodiles. Ce qui me vient à l’esprit, c’est la chanson « ah les crocrocro les crocrocro les crocodiiiiles, sur le bord du Nil ont disparu n’en parlons plus, ah les crocrocro les crocrocro … » Intriguée, je prends la BD et je découvre un objet vert flashy, avec en première page des hommes-crocodiles, et une femme pour qui, clairement, c’est pas fun.
J’hésite. Parce que j’ai peur d’être déçue et que je n’aime pas être déçue par des ouvrages ou des positions féministes. Quand c’est le cas, je me trouve chaque fois face à la difficulté à formuler ce que serait, de mon point de vue, une lutte plus solide, plus décisive, plus ambitieuse. Au fond, quand c’est loupé, je me trouve seule et c’est moche.
Cette fois-ci, donc, j’aborde la BD Les Crocodiles avec une petite frousse, celle que la représentation des hommes en crocodiles soit très manichéenne, n’offre que peu de complexité, et que cette assimilation à des prédateurs féroces donne surtout lieu à un constat d’échec.
Eh bien, non. Cette BD est bel et bien solide et pertinente. Quelque chose comme de l’emporwerment*. Elle m’a donné plus de force, plus de légitimité, elle a ouvert mon espace vital.
Thomas Mathieu sous-titre Les Crocodiles de la manière suivante « témoignage sur le harcèlement et le sexisme ordinaire ». Il a, dans un premier temps, recueilli de nombreux témoignages liés aux harcèlements ordinaires à caractère sexuel, via un blog sur le net : Projet Crocodiles. Ce sont ces témoignages qu’il retranscrit.
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Cette illustration est là pour mettre le lecteur en situation
Pour justifier ce choix d’avoir représenté les hommes, tous, sous les traits de crocodiles, Thomas Mathieu explique : « Bien sûr, tous les hommes ne sont pas des prédateurs. Le crocodile c’est, pour moi, une image qui englobe de nombreuses idées comme le privilège masculin, le sexisme, les clichés sur le rôle de l’homme et la virilité, et même de la peur de croiser quelqu’un dans la rue sans savoir s’il va vous faire du mal. Si j’ai dessiné tous les hommes en crocodiles, c’est qu’il s’agit d’un problème de société et pas de quelques cas isolés. » En effet, ce parti pris ne tombe pas dans la caricature. Tous les hommes sont des crocodiles, mais tous ces crocodiles ne sont pas menaçants, maltraitants. En revanche, ils sont tous pris dans cette construction sociale. Ce choix permet plutôt de ne jamais ignorer la structure sociale dans laquelle surviennent ces histoires. Certes, cela produit un malaise, mais ça amène aussi du recul et de la complexité.
Nous avons été plusieurs filles à lire cette BD et à la faire lire à des/nos amis garçons. Ce qui rend la lecture de cette BD possible pour des hommes, c’est justement qu’ils ne peuvent pas vraiment s’identifier à un crocodile (alors qu’ils auraient pu s’identifier à des hommes). C’est un point de vue lacunaire, mais partisan : Thomas Mathieu invite le lecteur à s’identifier aux femmes victimes d’agressions, et seulement à elles. Rien qu’esthétiquement, littérairement, c’est malin, et c’est réussi. Mais ça permet aussi de mesurer, quand nous parlons avec des amis qui ont lu la BD, combien la plupart des hommes ne mesurent pas la place que prennent, dans la vie des femmes, les agressions, les humiliations, les violences dont elles sont victimes.
Il y a une évolution au fil de la BD, depuis des histoires de sexisme ordinaire (se faire siffler dans la rue), jusqu’au viol conjugal. Il est toujours malvenu de graduer les agressions, et c’est d’ailleurs une arme souvent utilisée contre les femmes qui cherchent à dénoncer une violence. Dans la graduation, on imagine toujours un acte plus repoussant, on trouve toujours des détails pour atténuer le geste ou l’intention.
Ici, toutes formes agressions sont racontées, et toutes sont traitées de la même manière. Ce qui permet de définir l’agression comme ce qui te fait violence, selon ton seul jugement. Personne ne te retirera ça, ton histoire, ta sensibilité, et il n’y a jamais lieu, pour un homme, d’imaginer qu’il peut deviner les frontières d’une femme, au risque de s’y tromper. Au risque de violer les frontières de son intégrité, de son estime de soi. Si le viol par pénétration peut facilement être reconnu comme une violence (quoique), il n’y a pas plus de raison d’accepter de subir des insultes à caractère sexuel, des humiliations (se faire siffler, se faire draguer lourdement), des atteintes à son intégrité physique (se faire tripoter, caresser, coller), d’être considérée comme décharge à pulsion sexuelle (comme le font les exhibitionnistes et les voyeurs).
Ce qui fait agression, c’est aussi de ne pas savoir jusqu’où ça va aller, de savoir que ça peut recommencer le lendemain. Ça t’emplit d’une peur bleue – ce qui dit bien à quel point elle persiste et te colonise. Ce qui fait agression, c’est l’impression d’être une proie et qu’en face, l’autre ne se pose pas la question de ce qu’il est en train de faire, qu’il se fout de ce que tu ressens, qu’il ne soupçonne pas un instant que cette impuissance, cette peur, ça peut être ton quotidien. A partir de là, un peu plus bourré, un peu plus vexé, que pourrait-il faire ? Le début de l’abject est déjà abject.
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Donc l’ennemi, c’est le crocodile. Plutôt que l’ennemi c’est l’homme. Ou bien, l’ennemi, c’est l’homme quand il se constitue en crocodile. Le crocodile, dès lors qu’il te traite mal, à quelque degré que ce soit, mérite toute la haine, tout le mépris, toute la vengeance que tu pourras déployer et que tu voudras bien lui accorder.
Si cette lecture laisse moins seule, c’est qu’après 130 pages qui foutent, il faut le dire, la rage et les larmes, la BD continue avec une vingtaine de page qui amènent « quelques stratégies ». Pour se préparer, savoir comment éviter l’agression, se défendre, la dénoncer, avoir plus de courage et plus d’idées, mais aussi pour imaginer comment réagir si on se trouve témoins d’une agression, et enfin quelques « conseils aux crocodiles ». Pour une bonne part, ces stratégies sont collectives. Elles sont l’inverse de subir.
J’y vois un appel à l’organisation. Au fond, ça dit qu’il ne faut pas rester seule avec ses récits d’agressions, mais les faire connaître, se défendre de l’humiliation. Et discuter ou s’entraîner pour élaborer des stratégies qui permettent de se trouver moins faible et moins désemparée face à une violence.
Finissons comme une bonne résolution : je ne me laisserai plus jamais bouffer par un crocodile.
*Qu’on pourrait traduire pas capacitation, potentialisation. Ou : se doter de plus de pouvoir au sein d’une lutte
Les crocodiles, Thomas Mathieu; Le Lombard, 2014
Article de Juliette

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