Ivan Illich, Une société sans école.

Ivan Illich (1926 – 2002) est un penseur de l’écologie politique. Prêtre catholique, il crée en 1956 un centre de formation dans la communauté portoricaine à New-York destiné à former les prêtres à la culture latino-américaine. En 1966, il ouvre une université libre à Cuernavaca au Mexique, le Centre interculturel où il développe avec d’autres penseurs comme André Gorz ou Majid Rahnema une analyse multidimensionnelle de la société industrielle.

Une société sans école parait en 1971. Dans cet essai, Ivan Illich porte une critique institutionnelle de l’école mais n’expose pas de vision pédagogique en particulier. Il observe plusieurs impasses au système scolaire actuel, impasses dont nous ne sommes toujours pas sortis 40 ans plus tard.

Le premier écueil, selon lui, est économique. Il observe, déjà dans les années 1970, une augmentation continue des frais de scolarité pour le primaire, le secondaire et le supérieur. L’inflation du coût de l’éducation est supportée, en fonction des pays ou du domaine d’étude, par les ménages, l’Etat ou les entreprises. Illich ne s’intéresse pas ici à la répartition de ces coûts entre le privé et le public mais à l’inflation du budget de manière globale. A titre d’exemple, la dépense intérieure d’éducation qui correspond à l’effort consenti par tous les agents économiques en France pour le fonctionnement scolaire est passée de 75 milliard d’euros annuels en 1980 à près de 150 milliard en 20151.

Pour Illich, cette escalade budgétaire n’est pas proportionnelle aux résultats et constitue donc en grande partie un gaspillage de temps et d’argent. L’importance croissante de la durée des études, indépendamment de leur contenu, renforce en outre les inégalités au sein d’une même société : les classes les plus aisées ont les moyens financiers d’étudier plus longtemps. Cette course éducative devient mondiale avec une hiérarchie entre nations, des classements pour évaluer les meilleurs systèmes (PISA en autre), les meilleures universités etc. Tout ceci crée des divisions au sein d’une même société mais aussi entre pays.

La deuxième impasse, plus grave à ses yeux, est pédagogique. L’école enseigne le besoin d’être enseigné. Elle maintient la confusion entre éducation et école. L’éducation est présentée comme une tâche sérieuse, complexe que seuls des professionnels au sein d’une institution reconnue peuvent assurer. L’acquisition de savoirs par soi-même, en travaillant, par l’expérience, les hasards de la vie (la langue maternelle est un bon exemple d’apprentissage indépendant), les rencontres sont rejetés. Sans soumission aux règles de l’institution, pas d’apprentissage possible, pas de diplôme et donc pas d’accès à certaines professions.

Comme pour la production de biens, Illich estime qu’il y a une limite à ne pas dépasser dans la production de services comme l’éducation. Au-delà d’un seuil à définir, l’outil se retourne contre sa fin puis menace la destruction du corps social tout entier.

Pour les biens matériels, ce phénomène est assez facile à visualiser : la surproduction de produits a des effets négatifs liés à la consommation de ressources non renouvelables, à la pollution ou destruction d’écosystèmes, à la frustration de consommateurs aux désirs jamais assouvis. A long terme, la destruction de la nature menace la vie elle-même. Pensons à la 6ème extinction massive actuellement en cours2 ou aux plus de 50 000 morts prématurés annuels en France dû à l’exposition aux particules fines, dioxyde d’azote et ozone3.

La surproduction de services comme l’éducation a des effets secondaires aussi catastrophiques et destructeurs que la surproduction de biens. Dans un premier temps, on observe que les objectifs initiaux (école démocratique, émancipatrice, ascenseur social) sont en contradiction avec la réalité observée : structure éducative stratifiée, de moins en moins démocratique, où les études supérieures sont de plus en plus réservées aux classes aisées. Dans un second temps, la surproduction éducative devient destructrice : l’homme est asservi intellectuellement (diminution de l’esprit critique, de la curiosité), castré dans sa créativité et verrouillé dans sa capsule individuelle.

Pour Illich, le débat démocratique doit porter sur la définition de seuils de nocivité des outils puis limiter le pouvoir de ces outils. Pour l’outillage éducatif, il propose plusieurs mesures radicales parmi lesquelles la fin de l’éducation obligatoire, l’attribution à la naissance de crédits éducatifs pouvant être utilisés à n’importe quel âge (avec un système d’intérêt pour favoriser les plus pauvres qui utiliseraient leurs crédits plus tard dans la vie), des formations pratiques dans le cadre du travail (où le travailleur ou le détenteur d’un savoir devenu enseignant temporaire et non professionnel gagnerait des crédits éducatifs pour lui-même) ou directement d’individus à individus en utilisant des technologies comme Internet (le web n’existait pas en 1971 mais Illich imaginait un réseau d’annonces éducatives). Il propose aussi la fin des diplômes et de toute barrière au commencement de certaines études.

Cette première analyse de l’institution éducative d’Illich sera prolongée par des réflexions sur d’autres systèmes comme les transports ou la médecine dans son ouvrage  La Convivialité paru en 1973. On y retrouve à chaque fois l’importance de se fixer des limites, des seuils à ne pas dépasser pour ne pas voir l’outil se retourner contre sa fin et devenir in fine, une source d’aliénation et de destruction pour la société.

Thomas Divier

1  ) http://www.education.gouv.fr/cid61665/le-cout-de-l-education-en-2015-pres-de-7-du-pib-consacres-a-l-education-soit-147-8-milliards-d-euros.html

2  ) http://www.nationalgeographic.fr/environnement/lhomme-survivra-t-il-la-sixieme-extinction-massive

3 )  https://www.eea.europa.eu/publications/air-quality-in-europe-2016

Illustrations de l’article :

Le Maitre d’Ecole Endormi, de Joseph Beaume, 1831, Huile sur Toile
Institution publique d’éducation surveillée Saint-Maurice : l’atelier de menuiserie, Pierre Allard, 1959, photographie
Le tableau et la photographie sont issus des collections du Musée National de l’Education de Rouen.

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. feltgen virginie dit :

    bien intéressant !! vaste sujet dont nous pourrons peutêtre reparler !!

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