Harry Crews

Il a une tête pas possible. Voilà ce que je me suis dit en regardant la petite photographie sur la quatrième de couverture du série noire. Harry Crews a vraiment « une gueule », de sale type ou d’acteur, une gueule de dur à cuire en tout cas. J’ai cherché d’autres images de lui sur Internet. Incroyable, il a vraiment la tête d’être un des personnages de ses bouquins. Avec des tatouages, des cicatrices, un regard noir et des lèvres closes qui ne laissent pas facilement passer un sourire.

Né en 1935 dans le Sud campagnard des Etats-Unis, il a vécu la violence, l’alcool, la maladie (enfant, il eut la peau brûlée et dut rester allité longtemps suite à une chute dans une marmite de graisse bouillante pendant une fête du cochon), la guerre, les petits boulots et l’errance à travers l’Amérique avant de devenir écrivain et enseignant. Il avait découvert les livres dans les bibliothèques de l’armée. Et tant mieux pour nous.

Je n’ai pas encore lu tout Harry Crews (et j’irais doucement, car il est mort, le nombre d’ouvrages qu’il me reste à découvrir est donc fini) mais les quelques romans qui me sont passés dans les mains m’ont fait beaucoup d’effet. Harry Crews écrit sur l’Amérique, sur ses failles et ses laissés-pour-compte. Ses romans débordent d’imagination, mais suivent une ligne directe, qui fonce droit dans le mur. Les personnages dont il raconte l’histoire sont souvent des paumés, des rednecks, des monstres (dans La malédiction du gitan, le héros est un culturiste cul-de-jatte). Crews s’attaque directement au corps, trituré, malmené, entraîné, poussé à l’extase, un corps par lequel se déversent et se transforment les tourments des âmes. Si l’écriture de Crews est ironique et cruelle, on s’aperçoit vite que la notion de normalité y est mise à mal et qu’il éprouve une certaine tendresse pour les freaks dont il a fait ses personnages. Dans ces romans ce ne sont pas forcément les êtres les plus démunis, physiquement ou intellectuellement, qui sont méprisables ou grotesques.

Autre chose : l’écriture de Crews est exceptionnelle. On ne s’ennuie jamais, on avance à toute vitesse et entre les lignes des dialogues sybillins, on comprend toute la complexité des pensées et des situations dans lesquelles sont plongés les personnages.

Si vous avez envie de découvrir cet auteur, je vous conseille de commencer par Body, un vrai chef-d’oeuvre, dont voici une courte présentation :

Shereel a abandonné son emploi de dactylo et s’est lancée de tout son corps dans le bodybulding, entraînée par un ex-champion qui la pousse dans ses retranchements pour lui faire gagner le titre très convoité de Miss Cosmos. Dans l’hôtel de luxe où se déroule la compétition, débarque alors la famille de Shereel, alias Dorothy, qui a abandonné son nom un peu ridicule de Turnipseed pour avoir davantage de chances de remporter le trophée. Ces deux mondes, celui du sud populaire et rugueux, et celui, lisse et pailletté, des compétitions de bodybuilding, montrent l’Amérique avec ses extravagances, ses faiblesses et ses misères. Body est un roman très noir dans lequel on rit pourtant beaucoup. A chaque chapitre ou presque, Harry Crews met en scène un érotisme diffus ou très explicite, toujours à la marge, entre profondeur et ridicule. Une grande tension, nerveuse, sexuelle, veinée d’alcool et de stéroïdes, parcourt le roman qui avance à un rythme effrené vers une acmé finale. Le style est parfait, les dialogues savoureux, et la traduction de Philippe Rouard est excellente. Le roman se lit d’une traite, et s’il parait facile et léger, c’est pour mieux tourner et tourner dans la tête de son lecteur bien des jours après qu’il a refermé le livre. Disponible en folio policier chez Gallimard.

Elise

Illustration de l’article : photographie de Lucien Clergue

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