Europeana, une brève histoire du XXe siècle, de Patrik Ourednik

J’ai beaucoup d’admiration pour les personnes, en général d’un certain âge, qui sont capables de lire un gros bouquin présumé sérieux et passionnant, dans l’ambiance chuchotante des salles d’attentes, toujours en légère surchauffe. Il faut dire que ces personnes sont très souvent des accompagnatrices, ce qui ne réduit en rien leurs mérites. Le patient, lui, patiente, en regardant le plafond si ses cervicales lui permettent cette fantaisie, sinon le sol où passent et repassent des paires de pieds alertes et chaussés de crocs de différentes couleurs.

Mon admiration dégringole par degrés lorsque je vois d’autres personnes réduites à remplir des grilles de mots croisés ou, pire, de mots fléchés. Je ne dirai rien sur les jeux sur téléphone élégant ou intelligent pratiqués par de plus jeunes, et moins que rien des échanges de messages instantanés réservés aux moins que plus jeunes.

En ce qui me concerne, moi qui suis patient régulier mais n’aime pas attendre, j’ai trouvé la compagnie d’un petit livre de 150 pages, de format réduit, à l’élégante couverture à fond rouge et au contenu au fond fort intelligent. Il s’agit du merveilleux Europeana, une brève histoire du XXe siècle, de Patrik Ourednik, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, paru en 2004 aux Éditions Allia, réédité en 2010. Il avait été publié à Prague en 2001, et il est devenu le livre tchèque traduit et paru dans le plus grand nombre de langues.

Voilà un livre que je peux ouvrir au hasard et je suis certain d’y trouver, en commençant à lire, une résistible – heureusement – envie d’éclater de rire soudainement, bien que je continue de redouter le verdict de l’allergologue tapi(e) dans son bureau vide et sa blouse blanche, au fond du couloir.

(En réalité, je suis connu pour ne jamais éclater de rire et j’ai pris l’exemple de l’allergologue pour dramatiser la situation décrite.)

Illustration de Bernard Devisme.

Il est, bien sûr, impossible de résumer cette « brève histoire » – cela demanderait beaucoup trop de temps.

Le livre de Patrik Ourednik est composé, selon la méthode marabout-bout d’ficelle-selle de ch’val, par collage et accumulation d’éléments disparates, que ce soient d’authentiques faits de l’histoire du siècle, sur lesquels il peut être d’une extrême précision, ou des assemblages d’idées reçues et de clichés, qu’il peut ressasser inlassablement en utilisant les mêmes expressions toutes faites. Cette progression du récit par associations bouscule allègrement toute chronologie. Mais le collage permet des juxtapositions étonnantes, voire des télescopages, mais pas si gratuits ou insignifiants que cela. Les phrases sont souvent longues et beaucoup commencent par « Et », même si la suite n’a qu’un rapport très lâche avec la phrase précédente. Cela accentue notablement l’effet cumulatif de la prose déroulée par l’auteur.

Le style de l’ensemble est très impersonnel, très distancié, et feint la plus grande naïveté. Les personnages de cette « brève histoire » sont désignés par « les gens », « les femmes », « les hommes », « les nazis », « les communistes », « les jeunes gens », « les écologistes », « les psychiatres », etc. On peut remarquer que les noms des grands hommes qui ont prétendument fait ce siècle sont absents de ce récit historique.

La mise à distance est accrue par l’utilisation de notes marginales, véritables balises de lecture, qui résument platement le paragraphe visé, en donnent une idée plus synthétisée ou annoncent un élément nouveau.

Mais il faut donner une idée de cette construction littéraire.

Prenons au hasard, comme dans la salle d’attente, tout en guidant habilement le hasard sur des événements dont certains rêvent, chaque lundi matin, de célébrer le cinquantenaire avec éclat.

Nous sommes à la page 87, la note marginale qui se trouve aux deux tiers du corps du texte précise :

Les
jeunes gens
voulaient
s’accoupler

Et voici le début du développement correspondant :
Les jeunes gens disaient que le racisme était un corollaire du monde ancien et qu’il fallait repenser le monde et que la télévision et le réfrigérateur importaient moins que l’amour et l’épanouissement. Et ils refusaient que leurs parents leur dictent leurs études et leur interdisent de fumer et de s’accoupler et de porter les cheveux longs etc. Et en 1968 des révoltes étudiantes ont éclaté en Europe occidentale et les étudiants montaient des barricades et allaient dans les usines et tentaient de convaincre les ouvriers que le monde devait changer de base et écrivaient sur les murs LE BLEU RESTERA GRIS TANT QUE PERSONNE NE L’AURA INVENTÉ et SOYEZ RÉALISTES DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE et IL EST INTERDIT D’INTERDIRE et L’IMAGINATION AU POUVOIR et occupaient les amphithéâtres et les théâtres et s’accouplaient de différentes manières et discutaient de politique. Les années soixante ont représenté une rupture importante dans l’histoire de la société occidentale car le confort matériel s’est imposé et les femmes ont eu accès à la contraception et les jeunes gens sont devenus une composante significative de l’opinion publique et peu à peu les gens moins jeunes ont eux aussi commencé à s’habiller avec décontraction et à s’accoupler de différentes manières et à exprimer des pensées audacieuses et non conformistes. (…)
En regard de cette fin de phrase, se trouve la note marginale :

Pensées
audacieuses

Comme on voit, Patrik Ourednik rassemble dans ce début de paragraphe un certain nombre de stéréotypes en acier inoxydable qui ressortent à chaque évocation des fameux événements de 1968. On trouvera dans la presse qui tient à marquer le cinquantenaire des événements de mai les mêmes stéréotypes, mais présentés très sérieusement, voire doctement, comme des points de vue inédits.

Le tour de force de l’auteur est de garder le même ton sur les sujets les plus graves, que soient, par exemple, l’utilisation des gaz de combat ou la mise en place des camps d’extermination, sans pourtant générer les ambiguïtés des discours dits « du second degré » – mais Ourednik invente, je crois, autre chose que le « second degré », il est écrivain, pas humoriste.

Il réussit ainsi à balayer avec désinvolture, et dans le plus grand désordre, les événements et les idéologies du siècle révolu et à en faire un inventaire frisant l’absurde et même le ridicule. Aucun jugement n’est prononcé mais, au moment où elle devient un « devoir », la notion de mémoire est questionnée obliquement, sans concessions d’aucune sorte.

Le siècle révolu n’en sort pas vraiment grandi… Il en sort peut-être lessivé par cette prose caustique.

En terminant ce livre, que je lis maintenant par morceaux, je n’ai pu m’empêcher de penser au poème Le siècle, qu’Ossip Mandelstam écrivit en 1923, dont voici les huit derniers vers, la dernière strophe :

Une fois encore les bourgeons vont gonfler
La pousse verte va jaillir,
Mais ta vertèbre est brisée,
Mon pauvre et beau siècle !
Et avec un sourire insensé
Tu regardes en arrière, cruel et faible,
Comme agile autrefois une bête
Les traces de ses propres pas.

(Traduction de Cécile Winter et Alain Badiou.)

 

Illustration : Patrik Ourednik en avril 2016 (Photo PWF)

Europeana, une brève histoire du XXe siècle, de Patrik Ourednik, traduit du tchèque par Marianne Canavaggio, aux Éditions Allia.

Article par Guy M.

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