Covoiturage de nuit

Pour mener à bien la rédaction de son roman La disparition, lipogramme en « e », tout en poursuivant son travail de documentaliste au CNRS sur des horaires aménagés, Georges Perec avait trouvé refuge au Moulin d’Andé, dans l’Eure. Il apparaissait le jeudi soir à la gare de Saint-Pierre-du-Vauvray où il reprenait le train pour Paris, très tôt, le mardi matin. C’est Maurice Pons qui assurait les transferts. C’est le genre de service que l’on ne refuse pas à un ami.

Les deux écrivains s’étaient rencontrés en 1965. Tous deux édités chez Julliard, ils étaient favoris pour l’attribution du prix Renaudot, l’un avec Les choses – qui l’emporta – et l’autre avec Les saisons – qui devint le livre culte que l’on sait. Le coquetèle qui suivit avait été au moins l’occasion pour Pons d’inviter Perec au Moulin où il résidait déjà.

Si l’on en croit David Bellos, traducteur et biographe de Perec, Maurice Pons – ainsi que Suzanne Lipinska, propriétaire et gardienne du Moulin – estimait que les jongleries verbales et littérales de son ami risquaient de l’écarter de la littérature. Mais cette opinion ne l’a pas empêché de lui livrer trois feuillets dépourvus – ou presque, dans la première version – du « e » interdit de séjour, en donnant un résumé partiel de son propre récit Rosa, sous la forme de « l’instructif rapport qu’a fait l’adjudant Pons » que l’on retrouve entre les pages 291 et 294 de La disparition.

Maurice Pons, qui aimait les automobiles et les conduire sans modération, ne devait pas prendre beaucoup de plaisir sur les deux-trois kilomètres séparant la gare du Moulin – il suffisait, en somme, de passer les deux ponts. Mais il devait avoir l’expérience de trajets plus aventureux…

En témoigne son court roman Le passager de la nuit, initialement publié en 1960 par René Julliard, qui vient d’être réédité par les éditions Points dans la collection « Signatures » – c’était bien le moins que l’on puisse faire pour un écrit de Maurice Pons !

Il s’agit du récit d’une longue traversée automobile de Paris jusqu’à Champagnole, dans le Jura. Le narrateur, Georges Pradier, est un jeune écrivain, qui travaille dans un journal non précisé, allant rejoindre l’équipe de tournage d’un film adapté d’une de ses nouvelles. Il avait placé l’action ailleurs mais le réalisateur tenait absolument tourner au milieu de sapins…

Cet argument peut faire penser à un élément non négligeable de la biographie de l’auteur.

Dans ses Souvenirs littéraires et quelques autres, parus initialement en 1993 et complétés en 2000, Maurice Pons revient sur ses débuts et notamment sur la proposition que lui fit un certain François Truffaut « deux f, a, u, t, comme les graines » d’adapter au cinéma une nouvelle de son recueil Virginales édité en 1955 chez Julliard. Pour des raisons de commodité, Truffaut avait préféré tourner à Nîmes plutôt qu’en Alsace où Pons avait imaginé son histoire. Ce fut, en 1957, l’une des premières productions, sinon la première, de ce que l’on allait appeler « la Nouvelle Vague » : Les Mistons. Bien qu’il avoue avoir peu suivi le tournage, il n’est tout de même pas impossible qu’il ait fait quelques trajets vers Nîmes…

Or donc, notre narrateur prend la route. C’est le soir. Il est au volant d’un élégant cabriolet sport, décapotable, six cylindres, double carburateur, et il commence son récit après avoir quitté les abords de Paris. « Au-dessus de la voiture ouverte, les arbres glissaient dans l’eau du ciel comme les algues d’un grand fleuve. »

Son véhicule est son beau souci. Il écoute « avec une attention extrême le bruit rassurant du moteur » et se plaît « à suivre par l’esprit la course harmonieuse des pistons dans les cylindres, le jeu régulier des soupapes et la rotation familière de l’arbre. » Durant le trajet, il va multiplier des fantaisies plus ou moins acrobatiques, plus ou moins aventureuses, qui constituent une manière de dialogue complice avec sa voiture, quasiment personnifiée.

Il faut y ajouter les échos d’une liaison sentimentale qu’il vient de rompre, sans trop savoir pourquoi, semble-t-il. Il s’attarde sur des souvenirs qui reviennent avec une pointe de nostalgie pour cette complicité qui, elle, ne reviendra plus.

Et puis il y a, à ses côtés, son passager impassible avec lequel le dialogue peine à s’établir et la complicité semble impossible.

C’est une amie du journal, Bernadette, qui a téléphoné à Georges dans la journée pour lui demander s’il allait à Champagnole et s’il pouvait emmener un « copain » jusque là. C’est le genre de service que l’on ne refuse pas à une amie.

Le « copain », qu’il a retrouvé avec Bernadette au fond du café Le Petit Paris, est un grand type, au visage basané, une cicatrice étoilée au front, portant chemise blanche ouverte et pantalon de flanelle, avec pour tout bagage un sac estampillé du nom d’une compagnie aérienne scandinave.

Au fil des kilomètres parcourus et des arrêts – station-service, café, restaurant, café ou barrage de gendarmerie – et pendant que le narrateur passe par diverses émotions perturbant son insouciance – irritation, exaspération, inquiétude, suspicion, curiosité, colère – , une conversation lacunaire va pourtant s’établir pour aboutir à un dévoilement brutal de la vérité : le « passager de la nuit » est un Algérien membre du Front de Libération Nationale, transportant dans son sac une importante somme d’argent en billets de banque qu’il a mission de faire passer en Suisse sans tarder. C’est à la suite d’un imprévu que Bernadette, sans doute membre d’un réseau de soutien au FLN, a demandé à Georges de prendre en charge son « copain ».

Entre les deux voyageurs existe donc un autre genre de complicité que celui qu’aurait pu instaurer l’art de la conversation…

Arrivé au Grand Hôtel du Jura à Champagnole, après huit heures de route, Georges s’apprête à prendre un peu de repos quand son passager lui signifie son intention de poursuivre son chemin jusqu’à Morez. Il arrive à le persuader d’attendre le train de six heures. Malgré l’avis peu favorable du gardien de nuit, le passager s’installe dans un des fauteuils de la réception tandis que son conducteur monte vers sa chambre après un adieu glacial.

Trois heures plus tard, Georges se réveille et prend la décision d’aller jusqu’au bout. Il s’habille, réveille le dormeur et l’embarque à bord de sa voiture. Celui-ci croit qu’il le conduit à la gare. Mais non, il s’agit d’aller jusqu’à Morez. L’atmosphère reste bien tendue entre les deux hommes mais soudain :

Cela vous intéresse peut-être (…) que je vous parle un peu des « fellaghas » ?

En six pages d’une extraordinaire densité, le narrateur découvre alors la réalité des « opérations de maintien de l’ordre » conduites par l’armée française en Algérie. Son interlocuteur parle, fumant cigarette sur cigarette, d’une voix hachée, et lui livre un récit sans retenue, haletant, violent, essoufflé, en éclats. Georges en vient même à ralentir pour être sûr que tout sera dit avant Morez. Cela fait beaucoup d’un coup et dépasse largement ce qu’il savait déjà, qui se réduisait à ce que pouvait savoir un jeune intellectuel lecteur critique des journaux…

Désorienté, il ne trouve qu’une question :

Et votre cicatrice ? (…) C’est une balle ? Un éclat d’obus ?

La réponse vient dans un éclat de rire, peut-être le premier, peut-être le seul :

Oh, mais non ! C’est le coup de pied d’un âne. Quand j’étais gosse. Je m’accrochais à sa queue.

Ils contournent Morez pour prendre la direction du village de Saint-Marcel où le jeune curé attend le voyageur de la nuit.

C’est dans le calme du jardin du presbytère que les deux hommes se quittent, l’un non loin de la frontière suisse, l’autre à la lisière d’une prise de conscience qui le mènera peut-être à l’action…

Maurice Pons a terminé son récit au Moulin d’Andé en décembre 1959. Il avait largement dépassé le stade de la prise de conscience et en septembre 1960 son nom figurait parmi les signataires de la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », resté dans l’histoire sous l’appellation de « Manifeste des 121 ».

Bien que dépourvu d’ambiguïté – il fut cité à l’Assemblée Nationale comme exemple de littérature « anti-France » –, son roman ne fut pas saisi, l’éditeur et l’auteur ne furent pas inquiétés.

Le roman circula dans les prisons, fut traduit notamment en russe et, en 1962, la Mosfilm en tira un moyen métrage de 45 minutes, réalisé par Manos Zacharias – qui tenait le rôle du narrateur.

Et, puisque le cinéma est si présent dans ce récit, Maurice Pons ne pouvait que tout faire pour être invité dans les studios. Il raconte, dans ses Souvenirs littéraires…, qu’après avoir assisté au tournage d’une scène, « un point [le] préoccupait encore : et la voiture ? » On la lui montra. Incorrigible amateur de belles bagnoles, il ne fut pas déçu : le ministère du Commerce extérieur de l’URSS avait mis à disposition du réalisateur « un prototype de roadster à injection directe », sorti des usines Chevrolet de Detroit, racheté à l’issue de la première exposition américaine tenue à Moscou l’année précédente.

Dans cette réédition nécessaire d’un récit tendu comme la courbe que suit une voiture de sport dépassant un poids lourd au sommet d’une côte, le texte de Maurice Pons est augmenté d’une préface inédite de Valérie Zenatti et du texte que Pons consacra à son Passager de la nuit dans ses Souvenirs littéraires et quelques autres. Dans une note, l’éditrice explique que Maurice Pons lui transmit son accord alors qu’il était hospitalisé. Peu après, il rentra au Moulin pour y mourir, comme il l’avait souhaité. C’était le 13 juin 2016.

Refermant le livre et regardant la couverture, je me demande si notre auteur aurait apprécié que l’on choisisse une photographie d’une voiture, sans doute d’époque, mais n’ayant rien d’un cabriolet sport, avec un passager, ou une passagère, manifestement sur le siège arrière !

Guy M.

Le passager de la nuit, Maurice Pons, Points 2017

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