Court prolongement amical de « Fragmenter le monde » de Josep Rafanel I Orra, par Édouard Thoumire

Nous sommes trop nombreux à avoir vécu les affres des « amicalités » politiques comme allant de soi. A avoir subi la légendaire toxicité des collectifs politiques sans qu’ils ne méritent ni questionnement moral, ni n’exigent de nous des pratiques expérimentales les faisant consister.1

Il n’y aurait jamais eu la difformité avant-gardiste si les révolutionnaires n’avaient à ce point renoncé à la pratique narrative d’un monde fragmenté et à la tâche exigeante de fabriquer des passages entre des mondes.2

 

Me laissant bercer par la familiarité trompeuse que m’inspiraient les motifs qui se succèdent au début du livre, mon attention n’a cessé d’être flottante qu’à partir de la question suivante : « Les associations à partir de la différence, ne constituent-elles pas au fond, la seule politique qui vaille la peine d’être vécue en partage ? »1 Elle peut sembler rhétorique, auquel cas on la reformulera en une assertion définitive qu’on rangera parmi les évidences révolutionnaires de notre temps : une alliance ou une complicité politique est une ouverture à l’Autre et non une tentative de le réduire au Même. Ou encore : une situation ne s’ouvre pas à une intervention commune quand on la perçoit à travers une perspective unique, mais quand chacun parvient intégrer un peu de celle de l’autre. Seulement, dans la mesure où elle est régulièrement ajournée par deux réflexes politiques tenaces, la question ne cesse pas de nous mettre au défi de répondre par l’affirmative.

Le premier consiste à préserver l’unité de sa bande ou de son milieu en ne rediscutant plus ou pas assez de ce qu’on se représente comme des évidences partagées, de sorte que c’est d’une identité de fait illusoire, mais présupposée et entretenue que l’association doit tirer sa consistance. Le second consiste à se fonder sur la découverte d’une disposition partagée par tous nos contemporains pour orienter une intervention politique : « Tout le monde s’ennuie », « Tout le monde sait bien que ce monde court à sa perte », « Personne n’a confiance dans la politique institutionnelle », « Personne ne vote en pensant que c’est un geste sensé », « Tout le monde déteste le travail », etc. Le constat factuel que tout le monde est dans un rapport conflictuel avec telle contrainte ou telle institution est bien entendu une raison incontournable de chercher des alliances, mais n’a en soi aucune force politique dans la mesure où il ne dévoile ni les multiples vécus, ni les désirs et les possibilités – ou les impossibilités – qui se dégagent de leurs combinaisons. Dans les deux cas, le défi est donc de percevoir les possibilités de nouvelles alliances, de nouveaux agencements entre des énoncés, des pratiques et des gens, en veillant à ne pas les annuler dans l’homogénéisation. Cela nécessite d’avoir à l’esprit que la vérité politique constitutive d’un Nous – formé de groupes ou d’individus – est ce qui se fait jour entre les singularités individuelles et collectives et non pas une sensibilité qui préexiste à la rencontre, qui la détermine entièrement et qui lui survivra. Au contraire, à chaque fois que nous nous en tenons à la certitude d’avoir saisi l’humeur ou l’ambiance de notre temps pour fonder nos discours et nos actions, à chaque fois que nous cherchons à faire parler la pluralité d’une seule voix pour lui offrir nos moyens d’expression, nous manquons sa puissance. Partant, c’est ici en vue de saisir le discernement propre à actualiser la pluralité que je propose de revenir rapidement sur l’enquête et de ré-ouvrir la question de l’amitié.

  1. L’enquête

Posons avec Josep Rafanell i Orra que le rapport de composition ou d’alliance entre fragments de monde – entre manières singulières de former un monde à partir d’usages, de pratiques, d’intuitions, d’hypothèses, de désirs etc. – est l’enquête :

Dans le travail d’enquête, il ne s’agit pas d’interpréter, mais de s’engager dans un processus. Faire de telle sorte que l’expérience de l’enquêteur s’ajoute à une autre expérience en train d’avoir lieu. Introduire un « supplément » d’expérience c’est aussi, et dans le même mouvement, construire les conditions du partage d’une situation. La tâche dévolue au récit de l’enquêteur consiste à fabriquer les problèmes communs qu’une rencontre peut faire émerger.2

Se rapporter à l’autre sur le mode de l’enquête consiste moins à révéler qui il est pour anticiper ce qu’il peut faire qu’à se rendre attentif à ce que lui et moi devenons lors de notre rencontre, à la façon dont nous nous singularisons dans nos échanges et aux possibilités de perception et d’action communes qui en ressortent. Aussi, la synthèse de nos perspectives respectives ne les unifie pas puisqu’elle est double, triple, quadruple, etc. : il y a autant de synthèses que de fragments engagés dans l’échange. Pour le dire avec les mots d’Arendt – mais dans un sens un peu différent – : chaque fragment forme « son propre “point de vue général” » dès lors qu’il cherche à communiquer sa perception du monde, à la rendre sensée et acceptable dans les coordonnées sensibles et intellectuelles des autres, à travers lesquelles il redécouvrira sa propre pensée sous un nouveau jour, dotée d’une nouvelle portée. L’enquête, en même temps qu’elle génère un pont, donne aux fragments l’occasion de se singulariser comme positions dans un échange, et par là de réaliser et d’éprouver la consistance propre qui soutient les existences de celles et ceux qui le composent.

  1. L’amitié politique

Dans une perspective assez proche mais concernant cette fois le rapport entre celles et ceux qui font exister et appartiennent à un même fragment de monde, Hannah Arendt a proposé une analyse historiquement indémontrable mais politiquement féconde du dialogue socratique. D’après elle et contrairement à ce que Platon nous enseigne, lorsque Socrate attend qu’on vienne s’adresser à lui sur la place publique, le dialogue qu’il entame avec son interlocuteur ne consiste pas à corriger ce qui relèverait de l’opinion subjective et arbitraire pour atteindre la vérité universelle et transcendante, mais à amener chacun à découvrir et à formuler la façon dont le monde s’ouvre à lui. Cette forme d’échange répond notamment à l’hypothèse que ce n’est qu’en pleine possession de son rapport au monde et en étant dans la capacité de le formuler pour le présenter aux autres que nous pouvons nous associer à eux pour participer à une communauté, à un Nous. Il ne s’agit pas de conquérir la reconnaissance de son identité, mais de se présenter continument aux autres et à soi-même comme une manière singulière de percevoir et de faire apparaître les choses dont nous avons à parler, cette manière étant commandée non seulement par les circonstances, mais également par tous les éléments constitutifs de mon être-au-monde : là encore des usages, des désirs, des références culturelles, artistiques, etc.

Aussi, si le cadre de ce dialogue est l’amitié, c’est parce qu’elle

est faite dans une large mesure de ce genre de conversation qui tourne autour de quelque chose que les amis ont en commun. Plus ils parlent de ce qui existe entre eux, et plus cette chose leur devient encore davantage commune. Elle y gagne non seulement son mode d’expression spécifique, mais elle se développe et s’élargit et, pour finir, au fil du temps et de la vie, elle en vient à constituer un petit monde sui generis qui se partage dans l’amitié.3

Pour comprendre ce passage, il faut rester attentif au fait que l’amitié communise moins en déterrant une sensibilité commune présupposée qu’en faisant porter le dialogue des amis sur ce qui « existe entre eux », c’est-à-dire en dernière instance sur le fragment de monde sur lequel ils se tiennent ensemble, et qu’ils ont à rendre sensé et habitable. Par conséquent, ce qui devient commun aux amis n’est pas nécessairement la perspective dans laquelle le monde s’ouvre à chacun d’eux, mais le monde qu’ils sont en train de générer. Autrement dit, si celui-ci ne cesse d’être discuté, c’est parce que même s’il est à la fois le sol et l’objet de l’intervention commune des amis, rien ne permet pour autant de penser que les points de vue de ceux-ci pourraient ou auraient à fusionner – sinon, l’amitié ne serait plus le rapport politique qui remet constamment en jeu le monde commun, mais la vérification d’une identité :

Un ami comprend mieux son ami que ne le ferait quelqu’un d’autre, et de quelle manière et avec quelle intelligibilité spécifique le monde commun apparaît à l’autre qui, en tant que personne, est toujours inégal ou différent. Cette forme de compréhension – voir le monde du point de vue de l’autre – est le discernement politique par excellence.4

Il me semble que cette dernière proposition contient l’exigence qui s’impose à nous chaque fois que nous nous accordons sur le fait que les associations à partir de la différence sont bien la seule politique qui vaille la peine d’être vécue en partage. Voir le monde du point de vue de l’autre, dans l’enquête et dans l’amitié, consiste non pas à adopter sans reste sa perception et sa pensée, mais à penser et percevoir dans les coordonnées propres à la façon dont le monde s’ouvre à lui. Partant, cette exigence ne conditionne pas simplement le rapport à l’autre, mais également le rapport à soi : c’est à un devenir autre qui s’actualise dans l’enquête et dans le dialogue amical que je dois constamment rester ouvert, plutôt qu’à tout ce qui m’aide à persister dans le Même.

Édouard Thoumire.

Illustration de l’article – Paul Klee, Rythmes d’une plantation.

 

1 Josep Rafanell i Orra, Fragmenter le monde, Paris, Divergences, 2017, 101 p., p. 88.

2 Ibid., p. 70.

1 Ibid., p. 52.

2 Ibid., p. 69.

3 Hannah Arendt, « Socrate » dans Qu’est-ce que la politique ?, traduit par Carole Widmaier, Paris, Seuil, 2014, p. 49 90., p. 63.

4 Ibid., p. 65.

 

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. Un ami de pétomane dit :

    Très court prolongement amical en forme de citation:

     » _Que font Platon et Speusippe et Ménédème ? De quelles matières maintenant s’occupent-ils ? Quelle méditation, quel raisonnement sont fouillés chez eux ? Dis-le moi en connaissance de cause, si, tel que voilà, tu en sais quelque chose, par la Terre !

    _Bon, je puis parler de ces choses avec précision. Car aux Panathénées, voyant une troupe de jeunes hommes rassemblée aux gymnases de l’Académie, j’ai entendu des discours inénarrables d’extravangace. Sujet : la Nature. On définissait. Ils distinguaient la vie des animaus, la végétation des arbres, les espèces des légumes ; pasant ensuite, parmi ceux-ci, à la citrouille, ils recherchaient à quelle espèce elle appartient.

    _Et quelle fut donc leur définition ? Dans quelle espèce ont-il rangé le végétal ? Révèle, si tu sais quelque chose.

    _Tout d’abord, il faut le dire, tous perdant alors la parole, restèrent en arrêt, et, le front baissé, assez longtemps ils méditèrent. Et puis, tout d’un coup, nos gars encore penchés et cherchant, l’un deux prononça que c’était un légume rond, un autre une herbe, un autre un arbre. Ce qu’entendant, un médecin venu de la terre de Sicile leur péta au nez, jugeant qu’ils radotaient.

    _Ah ! Sans doute ils se mirent dans une grande colère et crièrent à l’insulte ? Car dans des conférences comme celle-là, voilà qui n’est pas convenable…

    _Ils n’en s’en inquiètérent même pas, les jouvenceaux. Mais Platon était là, et tout doucement, sans s’émouvoir de rien, leur commanda de reprendre alors au pet, pour définir dans quelle espèce il rentre. Et eux de distinguer.

    Epicratès, pièce inconnue, traduction A.M. Desrousseaux, (Athénée 2, 59 d-f).

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