Comment la terre s’est tue de David Abram

Depuis le début du confinement, le bruit court que les habitants des villes entendent à nouveau les gazouillis des oiseaux. Ici et là, on redécouvre une allée d’arbres, on regarde autrement le petit ruisseau que l’on négligeait au quotidien.

La perception, toute relative qu’elle soit, du murmure du vivant et des bourdonnements du printemps favorisée par l’étrange période que nous traversons m’a fait penser à la curieuse expression du philosophe David Abram : la terre s’est tue.

La terre s’est tue ou plutôt, nous avons cessé de l’écouter puis de l’entendre. Le constat pourra paraître provoquant pour celles et ceux qui vibrent quand surgissent les odeurs de l’automne, il n’en reste pas moins vrai comme l’un des plus grands faits de notre modernité.

On peut poser les questions brutalement : comment se fait-il que les arbres ne nous parlent plus ? Que nous n’ayons plus la moindre idée de ce qu’il se passe dans les ruisseaux voisins ?
Cela fait déjà plusieurs générations qu’en moyenne nous sommes capables de reconnaitre bien plus de logos d’entreprises que de feuilles d’arbres ou d’oiseaux.

David Abram explore en philosophe et anthropologue le très long processus qui a posé une séparation stricte entre la raison et les processus « naturels », établissant le fait que les humains n’auraient pas à se considérer comme partie prenante et participante de leur milieu naturel, mais comme une entité surplombante par rapport au reste du vivant.
Les grands décideurs jugent des effets du changement climatiques depuis des gratte-ciels et sur des présentation numériques, et non pas depuis leur propre perception.

Même s’il se défend d’en faire la seule grille explicative du phénomène, David Abram concentre son attention sur le fait que ce sont les sociétés alphabétisées qui ont seules défait ce lien avec leurs milieux de vie. Les peuples de traditions orales – Hopis, Apaches, aborigènes australiens ou habitants de la jungle amazoniennes ne vivent pas comme s’ils occupaient un monde vide et silencieux.
Quel serait donc le rapport entre les signes de l’écriture et la distance que l’on entretient avec nos milieux de vie ?
Selon l’auteur, le langage est né et vit toujours comme un ensemble de sons et de significations qui viennent des phénomènes du vivant dans leurs globalités. Les sonorités des langues s’appuient sur la formes des collines qui les ont vu naître ou sur le murmure de l’eau qui définit tel ou tel lieu donné. C’est le même argument que celui défendu plus tard par Eduardo Kohn, dans Comment pensent les forêts : il y a certaines expressions dont le sens et le son sont mimétiques de phénomènes vivants comme le bruit du vent dans les arbres ou le cri d’un jaguar.
C’est l’écriture, c’est-à-dire des sons que l’on pose sur du papier, ou des tablettes qui permet la distance. Avec elle, un ensemble de signes et de significations séparables de l’environnement qui les portaient peut se développer et s’autonomiser. C’est la raison pour laquelle nous ne semblons pas manquer de significations : nos sociétés ultra-connectées nous rendent attentifs à d’innombrables signes et informations avec lesquelles nous apprenons à nous comporter. En revanche nous ne sommes plus si capables de lire les étoiles ou le comportement d’un rongeur.

La démarche de l’auteur ne vise pas à se désespérer d’un état de fait irréversible, mais au contraire nous faire sentir l’immensité des relations qui sont déjà là et dont nous ne prenons pas forcément soin.

Il faudrait bien sur rentrer dans le coeur de l’argumentation de David Abram pour en contempler toute la richesse, et c’est un livre qui en vaut vraiment la peine. Je voulais simplement le signaler parmi la constellation de livres passionnants que l’on trouve en ce moment sur le thème des relations au vivant parce que le livre de David Abram a été publié pour la première fois en 1996, ce qui n’est pas si récent.
Si l’on avait compris avec Eduardo Kohn que les forêts pensent, nous en sortons convaincus que la terre parle. Il n’y a pas besoin d’une pensée New-age pour cela, encore moins d’une spiritualité collapsologique et nostalgique. Cela peut même être un livre qui vient nous le rappeler, puisqu’il s’agit d’un geste politique urgent et intemporel : affiner notre éducation relationnelle.

Comment la terre s’est tue, David Abram, Trad. Isabelle Stenger et Didier Demorcy, La découverte.

Un commentaire Ajoutez le votre

  1. virginie FELTGEN dit :

    EXTRA intéressant !! Merci …je passe commande à la librairie dès que possible !!
    Virginie

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