Cahier de poèmes #27

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s’allume,

Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, — misère ! —

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond…

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise, et qui l’enfourne

Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,

Au souffle du soupirail rouge,

Chaud comme un sein.

Et quand, pendant que minuit sonne,

Façonné, pétillant et jaune,

On sort le pain ;

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées,

Et les grillons ;

Quand ce trou chaud souffle la vie ;

Ils ont leur âme si ravie,

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres petits pleins de givre,

– Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses

Au grillage, chantant des choses

Entre les trous,

Mais bien bas, – comme une prière,

Repliés vers cette lumière

Du ciel rouvert,

– Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,

– Et que leur lange blanc tremblotte

Au vent d’hiver…

« Les Effarés » in Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Un concert d’enfers : Vies et poésies, (Quarto Gallimard, 2017) p.500 et 501

Une très belle lecture de ce poème (par Jacques Gamblain) est disponible en réecoute sur le site de France Culture : https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/rimbaud-philosophe-34-la-soif-et-la-faim (la lecture ouvre l’émission, vous la trouverez à 57 secondes du départ).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *