La cour de récréation

Quelle drôle de chose de lire La Cour de Récréation, pour une anthropologie de l’enfance de Julie Delalande ! Au-delà de la forme très descriptive et, il faut le dire, assez laborieuse, c’est le sujet de l’étude en lui-même qui, pour être relativement peu traité par les sociologues et anthropologues, nous ouvre à une lecture inhabituelle et marquante.

Cet ouvrage, qui fait référence en la matière, a été écrit par une anthropologue qui a fait ses terrains dans des écoles françaises dans les années 90.

Avec elle, on part sur le terrain de tribus inconnues : les enfants, et l’on adopte son regard sur l’enfance : réaliser son étrangeté, tenter de comprendre ses codes, ses rites, mesurer ses systèmes de valeur. « La cour de récréation est un espace de perpétuation d’une culture enfantine avant tout ludique qui, par la connaissance des règles, par la maîtrise de techniques et de symboliques, exclut ceux qui ne la possèdent pas (les adultes mais aussi d’autres enfants) et unit ceux qui la partagent. » Julie Delalande elle-même nous prévient en introduction de la difficulté qui est la sienne : l’objet d’étude est mal aisé qui demande d’observer les enfants, auxquels tous nous avons appartenus, comme étant un peuple lointain.

En lisant ses observations sur les jeux de sable et la fabrication de sable doux, on assiste à une étude anthropologique fine et passionnante. Le don, le savoir-faire, la rivalité, tout y est pour nous aider à appréhender une organisation sociale. « L’idée de forme cérémonielle semble appropriée pour évoquer certains jeux de sable, quand le plaisir ludique est recherché dans une mise en scène qui oblige à des attitudes corporelles et langagières particulières. Celles-ci ne sont pas seulement motivées par l’intention de s’appliquer pour obtenir un résultat brillant. Leur raison d’être est à trouver dans leur signification symbolique. Tout en étant assis dans une cour, les enfants se projettent comme acteurs d’un monde adulte tel qu’ils se l’imaginent ou tels qu’ils l’idéalisent. Ils se chargent d’un rôle que personne ne leur impose, celui de cuisinier, de pâtissier, et cherchent à accomplir leur mission avec le plus grand sérieux. »

On comprend, à travers son étude attentive, l’importance, la solidité, l’inédit et la stabilité de la culture enfantine. Une dynamique étonnante d’héritage et d’invention, de respect pour les anciens, de nécessité d’innover pour faire sa place. Un chapitre entier dédié aux chansonnettes tenant lieu de « plouf plouf » ou, pour le dire autrement, d’élimination nous renseigne sur l’infini et l’à-propos des réécritures. « Les traditions orales enfantines sont vouées à « usures et réparations » si elles veulent s’adapter aux nouvelles conditions et survivre. » C’est que cette culture soutient le développement de sujets nouveaux, c’est sur elle que s’appuie un jeu de stratégie, d’influence et de rencontres au sein du groupe de pairs.

Parlons, aussi, des alliances et des conflits qui, comme le dit si bien Julie Delalande, « Les bagarres ne viennent pas contredire le système de valeurs sous prétexte qu’il serait mal de se battre. Elles sont plus souvent supportées par ce système. » Si la cruauté enfantine est populairement supposée et admise, on devine également combien elle est suggérée par la croyance populaire. On mesure l’ingéniosité que les enfants mettent en œuvre pour se débrouiller de la réalité sociale – c’est, presque, disons-le, la naissance d’un nouveau monde. Car oui, chez les enfants, dans la cour de récréation, il semble que le monde soit à gagner et ils s’y jettent cœur perdu avec des liens forts, animés, et mûrement réfléchis même pour ceux qui nous semblent les plus crasses (Julie Delalande nous rapporte la bienveillance nécessaire du leader des petits groupes en maternelle qui, pour garder sa place, se doit d’encourager chacun à poursuivre le jeu, à trouver sa place). « Si l’on cherche à creuser ce type de lien qui unit des joueurs, on se retrouve à tirer le fil d’une grosse pelote composée d’histoires de bandes dirigées par des chefs, et alimentées par des relations d’amitié et d’amour. C’est uniquement en développant […] ces aspects d’une vie récréative qu’on touchera du doigt la dimension affective et symbolique du jeu partagé. »

Aussi peut-on se poser cette question : qu’y a-t-il que nous quittons irréversiblement lorsque nous quittons l’enfance ? Une façon de faire groupe (Car, s’il y a une culture enfantine, je crois bien qu’il n’existe pas de culture adulte) ? Un rapport au réel – et, c’est lié, à l’avenir ? Une idée du bon, de la trahison (une idée de la vie sociale) ? Manifestement, Julie Delalande écrit là un livre important qui propose, sans répondre à ces questions, de reconnaître la richesse de la culture enfantine, de prendre au sérieux l’intensité de leurs relations, et d’étudier cette période de la vie comme le terreau fertile des personnalités à venir.

Juliette

La cour de récréation, Pour une anthropologie de l’enfance, Julie Delalande, Presses Universitaires de Rennes

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