Station Eleven d’Emily St. John Mandel

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C’est un monde qui a fini par finir.

La base matérielle de la civilisation a d’abord vacillé.

Puis, tout ce qui nous était contemporain s’est effondré.

D’abord les transports, puis les chaînes de télé, l’internet, l’électricité, l’eau.

Ça a été très brutal.

La grippe de Géorgie, un virus mortel, a emporté 99% de la population terrestre en quelques semaines.

Le roman prend son temps. Il dégage des espaces autour de la catastrophe. Il se déploie dans les deux sens. On passe du monde d’après au monde d’avant, et inversement. Malgré la dévastation, quelques fils ténus subsistent. C’est eux que nous devrons suivre, à la suite des personnages du roman d’Emily St. John Mandel.

Avant la grippe, tout tremblait déjà. Nous lisons la trop grande assurance du monde moderne en différents tableaux : sous les lumières des plateaux de Hollywood, au sein des phrases creuses du coaching d’entreprise, dans la logistique industrielle du transport maritime et dans l’hyperconnexion quotidienne.

Un des ressorts les plus efficaces du livre est de nous faire franchir plusieurs années en tournant une page. Toujours très près des personnages. De leurs dialogues. Entretiens. Confidences. Que sont-ils devenus ? Qu’étaient-ils avant ? Aussi malmenées soient-elles, quelles sont leurs histoires ?

Car il s’agit là de la grande originalité du roman. Au milieu des figures imposées du genre apocalyptique (files de voitures abandonnées, habillement composite, lutte pour la survie, découverte de vestiges…), ce que traque l’auteur c’est la possibilité d’un imaginaire. « Parce que survivre ne suffit pas ». Une devise, piochée dans Star Trek, placée au fronton d’une caravane, pour avancer.

Nous suivons une troupe de musiciens et d’acteurs. Ils cheminent en jouant des pièces de Shakespeare au beau milieu de l’Amérique du Nord, quinze ans après la catastrophe.
Un monsieur démarre, presque par hasard, ce qui deviendra un « Musée de la Civilisation ».
Une femme porte avec elle un comic d’avant la catastrophe, racontant l’errance du Docteur Eleven à travers une Terre artificielle.
Nous apprenons la genèse de cette bande dessinée.
On ressuscite la chasse, le colportage et l’exploration très personnelle du monde, parfois seul, mais surtout en bande.

Il y a quantité de choses que nous ne saurons pas. Emily St. John Mandel ne cherche pas l’exhaustivité. Elle ne s’amuse pas tant que ça au jeu de la fiction survivaliste. Son écriture est ailleurs, concentrée sur la vie de ses personnages. Sur leur présence aux bords de l’angoisse, de la maladie, de la peur, de l’inconnu.

C’est un monde que l’on raccommode.

Station Eleven – Emily St. John Mandel – 477 pages – Payot/Rivages

Illustration de l’article, Sans titre, Denys Moreau, 2016

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