Quand je serais grande je changerai tout d’Imgard Keun

Les deux premiers romans écrits par Irmgard Keun sont classés « littérature de l’asphalte avec tendances anti-allemandes » et brûlés lors des autodafés de 1933. Après avoir tenté des procès audacieux contre l’administration, lui reprochant de lui ôter le pain de la bouche en l’empêchant d’être publiée – procès qui bien sûr n’aboutiront à rien – Irmgard parvient à quitter l’Allemagne. C’est en Belgique qu’elle publie Das Mädchen mit dem die Kinder nicht verkerhen durften, c’est-à-dire, la petite fille que les enfants n’avaient pas le droit de fréquenter, traduit en français chez Albert de Lange par Quand je serais grande je changerai tout. Dans ce livre constitué d’épisodes destinés à paraître en feuilletons, on rencontre une petite fille formidable. Elle nous raconte ses aventures à l’école, à la maison ou dans la rue, avec ses amis et ses ennemis, qui sont nombreux. Car cette petite déteste la lâcheté, le manque de poésie, la tristesse et l’hypocrisie, ce qui ne lui réussit pas toujours. Elle croule sous les blâmes à l’école, et dans son quartier, les petits enfants joufflus, blondinets et bien élevés n’ont plus le droit de la fréquenter.

Irmgard Keun parvient à rendre crédible sa petite héroïne, et c’est déjà une belle réussite car il est difficile d’écrire de façon convaincante lorsque qu’on choisit comme narrateur un enfant. Les petits épisodes qui composent le roman sont tous bourrés d’humour en même temps que d’une certaine gravité, car Irmgard Keun utilise le contexte de la première guerre mondiale – l’époque où évolue la petite fille – pour critiquer l’Allemagne dans laquelle elle écrit. Ainsi la petite fille infréquentable – et porteuse des bacilles de la scarlatine – essaie de contaminer un soldat sympathique pour lui éviter le front. Elle fustige les voisines acariâtres et dénonciatrices, meurt d’ennui en présence des petits bourgeois et des enfants trop bien élevés qui se plient à la discipline et elle n’aime rien tant que courir dans la forêt municipale en compagnie de ses amis, qui forment avec elle « la horde des bandits furieux ». Mais l’intérêt du texte ne réside pas seulement dans la critique voilée de l’Allemagne d’Hitler. Irmgard Keun sait aussi évoquer la vie intérieure d’un enfant, ses inquiétudes face à l’arrivée d’un petit frère, son sens particulier de la beauté qui lui fait disperser dans les feuilles ses belles perles de verre, les espoir qu’elle met dans la possession de tel ou tel objet insignifiant qui lui promet des merveilles.

En voici un court extrait :

Je suis allée l’après-midi au Coin d’Or […]. Il y a un stand avec un homme qui scie des femmes.[…].J’ai parlé avec cet homme. Il a une grande ancre bleue sur le bras qui ne s’en va jamais, j’ai pu la voir gratuitement et de près. Plus tard, je me ferais faire sur les deux bras des petits voiliers et des écureuils – quand on a de l’argent, on peut se le permettre. Je vais demander ça à Noël.[…]. J’ai dit à l’homme que je lui donnerais mon nouvel atlas et ma bague en vrai argent que j’ai de l’oncle Halmdach s’il venait un soir dans notre rue pour scier Mlle Löwenich en deux.

Le texte est intelligent, drôle, tendre, bref, je ne saurais trop vous le conseiller. Les éditions Agone l’ont republié très récemment, dans la collection Infidèles, avec une très bonne préface qui présente Irmgard Keun et son œuvre. Dans cette préface, on trouve ce petit portrait qu’Irmgard Keun faisait d’elle même :

Je suis lâche : j’ai par exemple une peur panique des explosifs, des fonctionnaires munis de porte-documents – ceux qui ont un uniforme sont généralement moins perfides -, des chevaux sauvages, des revolvers même non chargés, des araignées, des papillons de nuit, des chauvins, des logeuses, des fanatiques avec ou sans vision du monde. J’ai tout particulièrement peur de la guerre et des bombes atomiques.

Une telle présentation rend cette dame assez sympathique, et donne une bonne idée du ton du roman Quand je serais grande… Un livre à lire donc.

 

Illustration de l’article : La boxe de Maurice Denis

Elise

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