Poussière de Rosamond Lehman

Poussière, oiseau émerveillé, oiseau blessé

Pourquoi je n’arrive pas à écrire sur Poussière ? J’ai peur d’esquinter, je crois, ce livre qui m’a tant marqué. Par où commencer ? Rien qu’en y pensant de nouveau, j’ai le cœur serré et la tête embrouillée de tous les souvenirs que cette lecture m’a laissés.

Commençons … avec cette écriture si fabuleuse. Si juste. Je crois qu’à lire Rosamond Lehmann j’ai vu les couleurs, le jardin, la rosée fine, le soleil pâle mais déjà perçant du matin, j’ai entendu les bruits de la nuit, le clapotement de l’eau. J’ai senti la douceur exacte d’une joue contre la mienne. J’ai été prise par le vertige des patins à glace. J’y étais en intérieur, emportée. C’est de l’écriture comme de la peinture, émouvante, coloré, et présente à vous.

Ensuite … que dire d’eux … cela exactement qu’elle en a dit « tous cousins, sauf deux frères, tous garçons, sauf une fille » c’est dire déjà la multiplicité, l’immensité, de la passion devant laquelle se trouve Judith, héroïne de ce roman du début du XXème siècle. Je crois qu’une fois lue cette phrase, au deuxième paragraphe du roman, j’étais moi-même déjà amoureuse d’eux tous et attachée à leur destin, sous le charme de leurs émois.

C’est ici qu’est, réellement, le nœud du drame : dans cette drôle d’époque, ce milieu social un peu suranné, ils sont là, une bande, isolés par ces grands jardins du reste du monde – seuls la Grande Guerre, et un passage à l’université les en éloignera. Ils sont trop proches, trop semblables, trop intimes, trop liés … ce quelque chose qui fait que l’amour circule entre eux, chacun en aimant un autre, mais tous tenant à chacun et étant tenus par les autres. Ils se méprennent, se loupent, s’égarent. Et les confessions n’arrivent jamais au bon moment, ne sont jamais dites à celui qu’il faudrait.

Et puis, dans cet exil que sont les études, Judith rencontre Jennifer. Elles s’aiment elles aussi, on ne sait jamais trop comment ni pourquoi, mais on comprend qu’il le faut, ou bien encore qu’elles sont sur le seuil de quelque chose par lequel elles n’osent pas se laisser emporter. Il y a, à la fois, le bruit des pas qui résonnent dans les couloirs, les bains de rivières nues, le feu de cheminée du soir, quelques vers.

Judith est au milieu d’eux tous. Elle les aime. C’est, tour à tour, de l’idolâtrie, du besoin, le goût de l’inconnu, l’habitude douce et mélancolique. Assaillie de sensualité, fidèle, cruelle, perdue. Juste, un peu, normale, si ce n’est que ce récit adopte le parti pris de raconter son histoire, celle de sa grandissure, du seul point de vue du vacarme du cœur. Au final, tout est perdu, tout est parti … c’était donc ça ? tout était sur le point de disparaître au fond, ce n’était qu’une rumeur, qu’un mouvement du cœur, rien sur quoi on puisse revenir comme ils reviennent à la vieille maison ?

Ce livre est un chef-d’œuvre. Jules et Jim à l’anglaise aussi, quelque part. Le partage impossible de l’amour et l’amitié. Le tumulte de l’adolescence, revenir soigner ce vieil oiseau blessé que nous abritons encore des années plus tard, en souvenir de l’émerveillement qu’il nous a apporté. Rien que d’essentiel.

Juliette

illustration de l’article, Lisbeth Zwerger.

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