Lettre clandestine – les lettres de bagne d’Alexandre Jacob #7

Difficile de faire court, car la lettre regorge d’informations importantes ; mais on tâchera d’être brève. Il faut dire d’abord que ce texte est en fait une traduction, effectuée par l’Administration pénitentiaire elle-même – qui savait lire le provençal, mais aussi déchiffrer les codes de Jacob. On s’est donc permis de corriger le texte (les quelques fautes relèvent de la conjugaison). Les mentions ajoutées par l’Administration sont transcrites en rouge et placées entre crochets ; en noir, nos coupes.

 

Les trois roses le 22/2/10

Ma bien bonne

Je ne sais pas encore quand je décamperai d’ici ; je verrai à la fin de ce mois. En prévision je fais toujours une lettre, je la donnerai à quelqu’un avec mission de la remettre à André qui te la fera parvenir. À te parler franchement, la situation n’est pas très rose, mais néanmoins elle n’est pas tout à fait noire. Tu n’aurais pas pu te figurer que je te dirais cela ; je vais te faire un tableau véridique du couvent et tu en jugeras par toi-même. Commençons par la santé. Je te dirai que je suis bien portant, mais robuste serait exagérer ; ces quinze mois de cellule d’une part et le poison de l’autre m’ont fort déprimé. Mais enfin je tiens debout et si j’arrivais à pouvoir changer de marmite je me relèverais facilement. Aujourd’hui ce serait une folie de compter pouvoir [y] arriver avec les moyens que j’ai essayé jusqu’ici. Depuis 4 ans le bagne a changé de la nuit au jour. Autant c’était facile, possible quand je suis arrivé, autant c’est difficile, pour ainsi dire impossible, maintenant (je parle des trois roses bien sûr). On a élevé des murs de ronde ; on a triplé les gaffs ; on a mis des chiens partout, bref c’est une véritable forteresse. Il y a bien encore quelque coin où ce serait facile avec de l’énergie et de l’audace ; mais on ne me place pas là, donc ce n’est pas la peine d’en causer. [le quai peut-être ?]

Il ne me reste que deux moyens : le premier c’est celui que je t’ai déjà indiqué (le microbe) ; l’autre serait d’acheter un 3,483:25.1 avec 4,289-9;779,38.44.14-2:23,2-6; 487:79,893.2 [fau billet de banque] [passage non traduit].

Mais ce sont les relations, les connaissances qu’il faut avoir, surtout pour se les procurer pour rien. Renseigne-toi et si tu ne peux pas arriver à te procurer ou l’un ou l’autre il ne faut pas te désespérer pour ça. De mon côté je ne reste pas inactif. Je prépare par ci, je projette par là. Tu peux croire que si je n’arrive pas ce ne sera pas de ma faute. — Quant au microbe j’ai réfléchi et je comprends qu’il te sera malaisé de le trouver. Que veux-tu, contre l’impossible il n’y a rien à faire. Il ne faut pas te chagriner. Je sais, Pécaïre ! que tu fais tout ce que tu peux ; ça m’embête même de te donner tant de tracas, car tu aurais plutôt besoin de repos surtout que peut-être tu es plus mal fichue que moi.

Si des fois tu ne savais pas où aller trouver le microbe, je peux te renseigner à quel endroit tu le trouveras sûrement. C’est à l’hôpital St-Louis à Paris. Là se trouve un petit cabanon habité par deux [hommes] qui ont le mal ; l’un l’est depuis 20 ans au moins, l’autre à peu près autant. De sorte que par l’intermédiaire de quelqu’un, un interne peut fournir ce qu’il faut. Si tu vas voir Sebas… ou Charles dis leur qu’ils fassent leur possible ; que si j’en suis arrivé à user de ce moyen c’est pour me donner tout entier à la 63.23:7,129,344.1 [révolte] ; pour pouvoir te revoir, t’aider et  pour venger tout ce que l’on nous fait souffrir ici.

[Jacob évoque l’idée qu’a Marie de solliciter l’aide d’un tiers, proposition que Jacob décline, préférant ne s’en fier qu’à eux-mêmes] Le principal est d’aller doucement, d’agir prudemment et secrètement de façon à ce que Octave n’en sache rien et si tu peux arriver à découvrir cette petite bête tu verras que nous les roulerons comme il faut. L’autre moyen, celui de la galette, serait bon aussi mais il demanderait plus de complications, plus de temps, plus de démarches qui pourraient bien ne pas aboutir. Tu peux me comprendre.

Quant à mon affaire, je ne connais pas encore la teneur de l’arrêt. On refuse de m’en donner connaissance. Mais il faut que je m’attende à être de nouveau condamné malgré que tout le droit et toute la vérité soient pour moi. Avec le Code que tu m’as envoyé je me défendrai plus à l’aise. J’ai appris ainsi tout un tas de choses que je ne savais pas. C’est pour cela que j’aurai aussi voulu recevoir le Code Maritime ; je suis très contrarié de ne pas l’avoir reçu. Si je le reçois avant de passer en jugement il me sera d’une grande utilité. — Depuis aujourd’hui je vais fort mieux, je me sens bien gaillard. J’en profite pour préparer ma défense et écrire cette dénonciation en forfaiture contre le surveillant chef Raymond. Je l’enverrai au Ministre immédiatement après le jugement. Si tu peux tu la feras appuyer par les personnes qui s’intéressent à l’affaire. Si on accepte mes dires on le mettra en jugement lui et le nôtre sera cassé encore une fois. Du matin au soir j’étudie le code et bientôt j’en [connaitrai] autant qu’un avocat.

Il ne faut pas abuser de la correspondance en 02954:2276 [Kebber (??)]. N’en usons que pour ce que tu ne peux pas expliquer sur la lettre. Tu m’as parlé de Clichy la Garenne ; mais je n’ai pas compris ce que tu as voulu me dire. C’est peut-être une nouvelle adresse de tante ?

Quant à tante Madeleine c’est un bonheur que tu n’aies pas pu. Figure-toi qu’il n’est pas là. Après la condamnation les langues ont marché et j’ai fini par savoir le fin mot. Voici l’histoire. Depuis mon arrivée j’avais un collègue du nom de 6;43,23329,32 34624 [Bessolo] (fais bien attention au 36,273:24,263,2 [chiffre] du milieu, un de plus est celui de Jaouselet, ne t’y trompes pas). Comme je le supposais capable de quelque chose je l’avais toujours comblé de prévenances. Au moment en question il mangeait avec nous autres ; un de ses amis le nommé 7,3,13,264,37:2267 [Verniori] était aussi avec nous autres. Nous avions confiance en eux comme en nous. Eh bien ce sont eux deux avec un nommé 13,29,538 [Monsa ? traduction douteuse. Peut-être Vinci] à qui nous avions toujours fait de bonnes manières qui nous ont empoisonnés et volés. Ensuite de peur que nous venions à le savoir, ils ont donné dix francs à ce malheureux ignorant que j’ai tué, en le prenant sur le fait, pour nous empoisonner tout à fait une seconde fois, de façon à ne plus rien craindre de notre part. Crois-tu qu’il faille être canaille et infâme ! Voilà les hommes qu’il y a au bagne ! J’avais tellement confiance en eux qu’il a fallu qu’on me mettre les preuves en mains pour que je le croie ! Mais je t’assure que je leur ferai payer.

[Jacob expose son plan de vengeance et donne des consignes à Marie pour la mettre à exécution]

Aujourd’hui un courrier est arrivé et je n’ai ni lettre, ni colis. Je m’étonne. Il faut que j’espère un bon courrier français.

Je garde un peu de place au cas où j’aurais quelque chose à te dire… Voilà un autre courrier et toujours rien. Nous sommes le 25, j’attends le 28 ou le 1er pour voir si je recevais le Code de justice maritime. J’en ai fort besoin. On m’a averti que nous partirions à St-Laurent le 2 ou le 3. Mais écris-moi toujours aux Îles.

[Revenant sur sa décision de faire écrire à sa mère un billet aux deux victimes, Jacob joint à sa lettre un mot qu’il a rédigé et qu’elle n’aura qu’à recopier et poster]

Le 28 — Ma santé va de mieux en mieux. Accuse-moi réception de la lettre. Je t’embrasse bien fort en te souhaitant bon courage et bon espoir.

                                                                          8479,36.48

 

La lettre est clandestine, c’est-à-dire envoyée par des portes – c’est comme ça qu’on appelle les intermédiaires postaux officieux – et non par le circuit épistolaire autorisé. Si on peut la lire, c’est qu’elle a été interceptée par un gaff (i.e. un surveillant), donc versée au dossier pénitentiaire de Jacob (consultable aux Archives nationales d’outre-mer, à Aix-en-Provence) et, on le voit, traduite et décodée par l’Autorité.

Ainsi la lettre est doublement, et même triplement protégée : envoyée par le circuit clandestin, elle est rédigée en provençal – que parlent les Jacob – et son contenu le plus sensible est codé : les noms, les moyens, les buts sont cryptés. Précaution nécessaire mais non suffisante, puisque l’Administration détient manifestement les clefs de la lecture. Au passage, si quelqu’un connaît le provençal et parvient à décrypter le code de Jacob, qu’il se manifeste !

Ce qui peut soulager, c’est qu’il n’y a dans le dossier de Jacob que deux ou trois lettres et billets clandestins : c’est dire combien ont réussi à passer les mailles du filet, sans se faire voir d’Élisabeth (i.e. la Tentiaire) ni d’Octave (i.e. la Sûreté parisienne). Visiblement, le courrier clandestin était l’un des biais par lesquels les épistoliers se mettaient d’accord sur les codes « passe-partout » à utiliser dans les lettres officielles. Jacob recommande d’ailleurs de privilégier la voie légale et de ne pas abuser de la correspondance clandestine. Ceci dit, on constate que le propos maquillé du canal officiel a ses faiblesses, puisqu’il génère certaines incompréhensions.

Même si toutes ces protections montrent que Jacob envisageait que ses missives soient découvertes, on voit que l’échange clandestin autorise des descriptions véridiques du bagne, plus précisément des Trois Roses (i.e. les îles du Salut). Si le climat, plus sain, permet d’y survivre plus longtemps, on s’en échappe difficilement : sur le continent, l’évasion est plus facile – même si c’est beaucoup dire.

Il y aurait beaucoup à dire aussi sur les propos même de Jacob. On lit les violences du bagne, où les hommes s’empoisonnent pour se voler le plan – un étui dans lequel on cache ses trésors, notamment son argent, plan lui-même caché dans l’anus. Les tentatives impensables pour s’évader – s’inoculer un virus grave, celui de la tuberculose par exemple, pour être hospitalisé sur le continent et espérer s’enfuir. La maîtrise d’un bagnard autodidacte, qui se fait envoyer les textes légaux et les étudie, au point d’en savoir autant qu’un baveux – des témoignages confirment que Jacob était un peu l’avocat du bagne, assistant ses codétenus devant la Commission disciplinaire. Sa volonté aussi, sa patience, son pragmatisme et son intransigeance face aux bassesses de ses ennemis. C’est toujours ça que l’Administration n’aura pas.

LETTRE_1
Première page de la lettre
LETTRE_2
Deuxième page
LETTRE_3
Troisième page
LETTRE_4
Quatrième et dernière page

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