Les lettres de bagne d’Alexandre Jacob #5

Le 26 novembre 1905

Chère maman

       Je n’ai point reçu de tes chères nouvelles cette semaine. Serais-tu indisposée au point de ne pouvoir m’écrire ? J’aime à penser que non. J’attribue plutôt ce retard aux lenteurs postales & autres ? Si tu m’as écrit je ne recevrai pas ta lettre avant demain parce que le dimanche il n’y a point de distributions.
       Toujours rien de nouveau. Je ne sais pas encore au juste la date du départ ; mais je crois fort que ce sera pour la tierce-décembre. Attendons. Depuis trente deux mois que je suis dans l’expectative j’ai eu le temps de m’apprivoiser à la patience ; aussi ne m’ennuie-je point. Je laisse tourner la terre et prends le temps comme il vient. D’ailleurs, depuis quelques jours, je suis seul, en cabanon et je m’en trouve beaucoup mieux. Je te l’ai dit bien des fois, j’ai manqué ma vocation. Avec mes goûts ultra-misanthropiques j’eusse fait un joyeux capucin. Mais ! regrets superflus…! du capucin je n’ai que le costume (la nuance, s’entend) et bientôt, à défaut de porter une croix, j’irai manier une pioche. Il est donc écrit que je serai entrepreneur de démolitions jusque dans l’exotisme ! O fatalité des fatalités ! voilà bien de tes coups !
       Sans m’offrir autant de plaisirs et me faire jouir des mêmes avantages que le cabanon que nous avons eu aux confins de Marseille, au bord de la mer, celui de St Martin-de-Ré n’est point pour me déplaire. Pour qui sait en goûter les attraits, la solitude procure bien des charmes. D’abord on évite toutes sortes de disputes ; si je parle, je solilloque [sic] et fais en sorte de me donner toujours raison. Et puis, je peux observer tout à mon aise beaucoup de menus choses qui, en commun, m’échapperaient certainement ou me laisseraient indifférent. Ainsi, tiens, depuis ce matin je suis en train d’observer un moineau – un chérubin d’oiseau entre parenthèses, et l’un de ceux dont on peut dire avec vérité, que c’est une bête qui ne l’est pas. Tu vas en juger par le trait suivant : Figure toi que ce matin vers huit heures vingt six minutes quarante deux secondes, en jetant mon coup d’œil coutumier au travers de mon fenestron afin de m’assurer de l’état de la voûte étoilée, j’aperçus mon oisillon, perché sur le bord de la gouttière du bâtiment qui me fait face et en train de se livrer à toutes sortes de contorsions plus excentriques les unes que les autres. Sur le coup je le crus atteint de la danse de Saint-Guy ou bien de celle du cake-wallck [sic] : il levait la tête au zénith, ouvrait largement son bec, baissait la tête, la relevait et la rabaissait de nouveau, puis il toussait, crachait, soufflait, éternuait comme s’il eut été affecté de la coqueluche. C’était plaisant et pathétique tout à la fois de le voir faire. Intrigué par cette étrange attitude, je l’étudiai avec plus d’attention et dix minutes après je découvris le mot de cette plumassière énigme. Je paierais mille contre un que tu es loin de te douter de quoi il s’agissait. Aussi, pour ne point te faire user ton suc méningical [sic] en pure perte vais-je te l’apprendre. Lorsque le passereau levait la tête et ouvrait son bec c’était tout simplement pour recueillir au passage, les insectes qui tombaient avec la pluie ; car il est bon de te dire qu’il pleuvait. Mais les insectes n’étaient pas seuls à prendre le chemin de son mignon œsophage ; l’eau suivait aussi. Ne va pas croire, après cela, que c’était un moineau qui buvait du vin ; non, loin de là ; seulement en moineau qui a de l’éducation, en oiseau qui occupe un poste élevée [sic] (10 mètres d’hauteur environ) il tenait à prendre ses repas d’une façon convenable, c’est-à-dire, à manger d’abord et à boire ensuite et non les deux choses à la fois. – « On a beau n’être qu’un moineau on en est pas moins délicat pour cela, que diable ! » Telle est la réflexion qu’il dut faire, car il partit soudain à tire-[d’aile] et revint quelques instants après tenant dans son bec, non pas un fromage, mais un morceau de toile en coton (peut-être en laine ou en soie, je ne puis rien certifier à cet égard) qu’il s’empressa d’arranger à cheval sur la gouttière de telle sorte qu’il la disposât en tamis. Tu vois le reste d’ici. Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que la toile était aux trois quarts pleine d’insectes de toutes qualités que notre compère ailé ne se fit aucun scrupule d’avaler, sans omettre, à chaque bouchée, de tremper son bec dans la gouttière afin de boire un coup. Je lui ai vu accomplir encore bon nombre de prouesses à faire pâlir celle-ci ; mais la place me manque pour te les narrer. Je me bornerai à te dire que la phisionomie [sic] de cet habitant de l’air ne m’est pas inconnue ; sans l’assurer positivement, il me semble fort l’avoir vu à Marseille, pays du merveilleux par excellence – Tiens ! ne dirait-on pas qu’il a compris qu’il était question de lui. Le voilà qui revient se poser devant mon fenestron. Ah bah !… que t’ai-je dit ? qu’il était de Marseille ? Ma foi, je suis obligé de rectifier mon erreur. Imagine toi que deux gentilles, deux mignonnes, deux des plus gracieuses femelles de son espèce de son genre et de sa famille viennent de lui offrir leurs plus tendres caresses et pour toute réponse il leur a tourné la… queue. Décidément, il n’est pas du midi, mais du midi un quart ; je crois bien que c’est un Turc, et un turc eunuque de quelque sultan ailé des environs.
       A l’avenir, si tu veux que je reçoive ta lettre à temps pour y pouvoir répondre, mets la à la poste le jeudi soir, avant six heures, à Paris. De cette façon, je la recevrai, le samedi au plus tard.
       Sincères amitiés à Mr et Mme Develay ainsi qu’aux camarades. Bon courage et bonne santé, ma chère maman. Reçois mes plus tendres et affectueuses caresses.

Alexandre

LETTRE
Première page de la lettre.

 

Il y a des lettres si denses qu’un commentaire paraît superflu.

Là encore, c’est la suspension de l’échange – pas de nouvelles de Marie, rien de nouveau à raconter – qui déclenche le récit. Un récit plumassier, car Jacob aime les jeux de mots : c’est l’histoire d’un oiseau, racontée par un plumitif. Le départ pour la Guyane est imminent, et on assiste dans cette lettre à la dernière manifestation d’une écriture gratuite, qui prend le temps de la fiction.

La manière dont Jacob introduit ce petit conte dit bien la puissance de la solitude et de l’oisiveté dont l’épistolier, qui sait tirer profit de la contrainte, prend son parti. C’est bien parce qu’il est seul et désœuvré que Jacob a le loisir, non pas tant d’observer l’oisillon, que d’en broder tout un monde. Le merveilleux caractérise bien le récit plutôt que son protagoniste, de même que le Marseillais de l’histoire n’est pas l’oiseau mais celui qui l’invente.

Tout comme la fable du déluge, celle de l’oiseau est ancrée dans le réel, qu’elle fait mine ici de restituer, et s’interrompt comme la première pour laisser place sans transition au retour des choses pratiques. La scène racontée est à la fois réaliste – il n’est pas invraisemblable que Jacob voie ce moineau – et fabuleuse : on peut mettre en doute la véracité de l’explication donnée aux mouvements de l’oiseau, mais plus encore, à l’évidence, la réalité des intentions que Jacob lui prête.

D’ailleurs le récit se signale d’emblée comme une fiction, en s’ouvrant par ce huit heures vingt six minutes quarante deux secondes extrêmement minutieux, mais donné comme approximatif par le vers de l’imprécision. Jacob, indiquant l’heure, la minute, la seconde où survient l’événement, fait exister dans son texte une maîtrise dont il est absolument démuni – un détenu n’a pas de montre. Le passé simple prend alors le relais de l’habituel passé composé, alternant avec l’imparfait pour dépeindre ce trait que Jacob veut figurer à Marie. L’allusion au Corbeau et au Renard, cité en passant, dit bien le caractère ludique, le jeu littéraire qu’est cette escapade épistolaire, où Jacob est tiraillé comme souvent entre le réalisme pur et la drôlerie de la fiction.

Replacée dans le corps de la lettre, l’histoire montre bien la force récréative de l’écriture, qui peut être gratuite et détachée de tout enjeu, si ce n’est celui de l’imagination partagée. En même temps, au-delà de l’amusement, le récit est bien marqué par le cadre carcéral, sous-tendu sans doute par un besoin d’évasion, disons de distraction. C’est un poncif, mais l’oiseau reste un symbole fort de liberté ; difficile de ne pas voir en lui la figure idéalisée et perdue de l’épistolier lui-même. Jacob ne commence-t-il pas par affirmer que l’oisillon est marseillais ? N’évoque-t-il pas ses propres frustrations, en appelant Turc eunuque celui qui refuse les avances des deux demoiselles ? Comme lui, le moineau est sobre – il ne boit pas de vin –, il a de l’éducation et de l’intelligence.

Que l’oiseau métaphorise ou non l’auteur, on voit que Jacob l’évoque en communion, l’appelant son oisillon, un compère à qui il prête une intention, une pensée, un langage, s’amusant à le porter non seulement en personnage, mais aussi en ami, le double libre d’un capucin bientôt forçat.

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