Le temps qu’il fait d’Armand Robin

Le roman se déroule dans la Bretagne rurale et raconte l’histoire du jeune Yann, paysan et fils de paysan, qui, après le décès brutal de sa mère, se retrouve seul avec son père dans une ferme où le labeur et la peine sont le lot quotidien. Le temps qu’il fait n’a pourtant rien d’un roman étriqué sur le monde rural car Armand Robin, en donnant à entendre les «sans voix », atteint la même force émouvante et universelle que Virginia Woolf dans Les vagues.

« Mère morte clouée aux portes, père terrible, enfant étrange, les bêtes n’en guérissent pas. »

Le temps qu’il fait nous emmène dans les terres sauvages et contrastées de la Bretagne intérieure, au cœur d’un monde dont on peut encore percevoir les traces aujourd’hui. Un monde dans lequel la terre humide et caillouteuse et les vents gelés faisaient et défaisaient les gestes de tous les jours, condamnant ses habitants à une existence douloureuse et quasi sisyphéenne. L’auteur y met en valeur une grande quantité de personnages dont la qualité commune pourrait être la dignité. Au centre il y a une famille – une mère, un père, un fils – désagrégée par le temps et les espoirs déçus de chacun et qui tente de se recomposer, malgré les difficultés apparemment insurmontables : le décès de la mère, le mutisme du père, l’étrangeté du fils qui, lecteur passionné, détonne dans ce décor sans lettres. Autour, il y a toutes les voix du monde qui relient chacun et tentent de dénouer les points de souffrance de la famille : l’hirondelle, l’herbe, le vent, les chevaux aux noms héroïques et légendaires, les fées, le Christ, Lénine, les lavandières… Et toutes parlent et font valoir leurs rôles sur la scène cachée du monde avec une intensité qui va croître jusqu’au dénouement final.

C’est la plus évidente des beautés du roman de Robin que de ne pas quitter la Bretagne intérieure tout en convoquant la polyphonie du monde et c’est pourquoi le texte respire et n’enferme jamais le lecteur. Voici des personnages qu’on pourrait croire condamnés à une existence petite et miséreuse, privée de monde, et chez qui on découvre des âmes immenses qui parlent la nature et les sentiments avec deux, trois ou mille voix. Comme le cri de la mère : « Bourrasques, monde en rage, arrachez, crachez-moi mon crâne ! La rage, ce n’est pas vous, c’est moi ! J’éclate à la fin ! Je suis l’âme qui éclate et vous, vous n’êtes que les apparences dérisoires ; vous vous limitez aux avoines, aux arbres, aux nuages ; vous faites semblant d’ébranler les astres ; mais c’est en moi que vous éclatez ; faites pas tant les fiers ! »

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Armand Robin est poète et on peut douter qu’il ait écrit là un « roman ». Le temps qu’il fait échappe aux déterminations du genre et s’il est souvent qualifié d’épique ou de fabuleux, il n’a rien de véritablement romanesque. Il s’agit plutôt d’une musique à la partition riche en variations et en tonalités. D’un pastiche avec des porte-voix terribles qui rappellent l’indépassable rumeur du monde. De théâtre avec une infinité d’acteur qui viennent participer à la mélodie des choses. Et c’est enfin une épopée aux rebondissements bien amenés, qui déjouent les attentes. Tout cela dans une intensité poétique qui ne retombe pas : « Yann sent que seule une seconde lui reste. Il le sent à l’ardeur du printemps, aux pieds de fleurs du ciel. « Mon père va venir, se répète-t-il ! Il va me punir ! Oh oh ! » se murmure-t-il terrorisé et le voilà qui étudie avec rage ; son âme crache du temps dompté […] »

Le réalisme magique, pour ainsi dire, du texte de Robin, n’est pas un supplément fantaisiste pour aérer l’histoire mais, j’en suis persuadé, un manifeste poétique qui sert ce propos fort répandu mais toujours à défendre : que le monde nous requiert et que le matérialisme capitaliste ne peut qu’essayer de briser les liens invisibles entre les hommes et leurs mondes. Malgré les épreuves de la matière et de l’économie, malgré les conditions de vie accablantes et toute autre menace de séparation, les personnages se retrouvent en écoutant les signes qui les entourent et se répondent, se rattrapent.

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Le temps qu’il fait parvient assurément à dépasser toute banalité (à commencer par celle de son titre) grâce aux qualités musicales du grand poète qu’est son auteur (cela sonne parfois comme du Verlaine, avec le même plaisir des rimes). Il donne une grandeur émouvante à ses personnages qui restent dans la tête comme des génies d’un jour dont on salue le passage dans le texte, fût-il trop bref. Un très grand « roman ».

Natif du centre de la Bretagne, Armand Robin a grandi dans une ferme. Lors de ses études secondaires il développe un don prodigieux pour l’apprentissage des langues et un goût prononcé pour la lecture. A vingt deux ans, défenseur des classes laborieuses, il est attiré par le communisme mais il reviendra très déçu de son voyage en URSS. Il publie la première partie du Temps qu’il fait, deux ans plus tard, dans la revue Europe. Puis, tenu à l’écart d’un parcours universitaire classique par des échecs (l’entrée à l’ENS) ou par des choix (il sabote son oral d’agrégation), il va se rendre indispensable en jouant de ses qualités linguistiques. Pendant des années Armand Robin a traduit des dépêches provenant de l’étranger qu’il livrait dans un bulletin d’actualité à destination des ministères, journaux etc… On reconnait là le « collecteur de voix », qualité qui le rapproche en ce sens de Karl Kraus et d’Elias Canetti. Il aurait été évidemment sensible à ce que Canetti appelait le « masque acoustique » des personnages et on le sent très bien dans Le temps qu’il fait qui parait en 1942. Pendant ces années, il aura appris notamment le chinois, l’arabe, le hongrois, le finnois…

A la libération, il sera inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains bien qu’il ait fait des écoutes pour la résistance et ait été dénoncé à la Gestapo pour ses propos anti-hitlériens. Il rejoint ensuite la Fédération Anarchiste pour laquelle il publiera certains de ses poèmes et traductions. Lorsqu’il meurt, malade et endetté en 1961, il laisse une oeuvre considérable, fragmentaire, avec des recueils de poèmes et de nombreuses traduction (Blok, Essénine, Maïakovski, Pasternak, Khayam, Shakespeare, Goethe…)

Armand Robin reste surtout connu pour sa poésie. On peut remarquer notamment les court poèmes du recueil Le monde d’une voix ainsi que le stupéfiant Le programme en quelques siècles.

Disponibles :

Armand Robin, Ma vie sans moi suivi de Le monde d’une voix et Le programme en quelques siècles, nrf poésie/gallimard
Armand Robin, Le temps qu’il fait, L’imaginaire gallimard

Iconographie de l’article – armandrobin.org

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