La Panse de Léo Henry

Il est des livres qui vous font prendre le risque de changer à jamais votre vision d’une ville. En mal.

Les Mystères et les Nouveaux Mystères de Paris, le ptérodactyle d’Adèle Blanc-Sec, le fantôme du Louvre, les maléfices racontés par Jacques Yonnet, les terrifiantes plongées dans la nuit des Halles de Claude Seignolles… Tant d’œuvres ont tordu Paris, l’on dépeint avec les plus belles tonalités de l’obscur, lui ont façonné un masque d’angoisse. Et je ne cite ici que des évocations personnelles !

Une fois clos, je rangerai « La Panse » de Léo Henry dans ma bibli, aux côtés de ces glorieux prédécesseurs. Et je vais probablement pas trouver le sommeil tout de suite. J’irai allumer internet pour consulter des photos de la construction du quartier de la Défense.
Car c’est dans ce lieu que Léo Henry va nous embarquer, à la suite de son héros, Bastien, à la recherche d’une sœur qui ne donne plus de nouvelles. La Défense : épicentre capitaliste, tumulus dédié à la possession managériale des corps et des âmes, Stonehenge des énergies du fric, projet vertical pour écraser les bidonvilles. Le décor est tout simplement idéal pour un angoissant roman fantastique.

Le roman est rythmé, par étapes, initiatique. La disparition de sa sœur va mettre brutalement Bastien, petit mec de l’Est parisien, au contact de nouvelles perceptions. Et, lui révèlera l’existence, au sein d’un quartier déjà sordide, d’une société secrète aux pratiques fort inquiétantes : la Panse.
Qui se nourrit de quoi ? Qui digère qui ? Qui pourrait se penser à l’abri des sécrétions nocives de ce quartier d’affaire ? Quel est le plus noir des desseins au beau milieu des empilements de bureaux ?

Henry joue admirablement avec le registre de la littérature noire et fantastique. Il n’en perd pas la concision du récit, les traits d’humour et les intrigantes puces à l’oreille historiques. J’aime ces chapitres efficaces, avec lesquels il orchestre la dissection des différents compartiments de la Panse. Il y a un réel plaisir, tout au long du livre, à visiter chaque recoin de la Défense à ses côtés.

Par ailleurs, son roman est l’un des rares exemples d’utilisation appropriée des cauchemars du narrateur dans la trame du récit.
Et ce, sans doute, parce que l’horreur managériale (dans les open-spaces de la Défense) et l’horreur urbanistique (la précédant et, quelque part, prédestinant le quartier à produire du Mal) a quelque chose à voir avec le rapport que le capitalisme entretient avec notre subconscient. Possession par la travail. Rituels crétins mais efficaces du « développement personnel ». Envoûtement, mais envoûtement par la chair, les organes, le ventre.

Mais je n’oserais aller plus loin en analyse : une telle lecture garde toute sa puissance en laissant le lecteur se perdre avec ses propres peurs, se faire porter par les évocations légendaires, les ombres au décor, les dégoûts. De nombreux passages du roman sont flottants, troubles. A la perfection.

Un livre à lire, inquiet, balloté par les transports en commun. De préférence en souterrain.

 

La Panse, Léo Henry, Folio SF, 2017

Illustration de l’article : plan de masse du quartier de la Défense, 1960

Article par Denys Moreau

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