Les lettres de bagne d’Alexandre Jacob #3

le 25 juin 1905

Chère maman

       J’ai reçu le papier ainsi qu’un grand nombre d’enveloppes que Jeanne m’a envoyé [sic]. Dis à Rose de la remercier pour moi.
Si vous allez à Laon vous serez à la hauteur. La ville est située sur un rocher à pic. Figure toi l’île de Riou ; tu sais bien, l’île de Riou en face Carro où se jette le grand collecteur de Marseille ? eh bien, vus de la gare, la ville et son rocher présentent le même coup d’œil. Quelle drôle d’idée d’aller se percher si haut. C’était bon à l’époque du moyen-âge où les gens étaient accoutumés à s’entregorger comme à voir marcher les chiens sans souliers ; mais maintenant…
Il peut tomber de l’eau, va, ce n’est pas la ville de Laon qui disparaîtra dans une inondation. S’il faut en croire la légende du pays, ce fut sur ce rocher que Noë et son arche atterrirent après le fameux déluge. Le célèbre patriarche, en mettant le pied à terre, s’écria : Là on est bien. — Tu en parles à ton aise, lui répondit un vieux orang-outang en tremblant grelottant de froid. Tu as un fameux culot, de dire qu’on est bien. Moi, je crève de froid et avant deux jours, pour sûr que j’y laisserai ma peau et mes poils. Aussitôt ce fut un concert d’imprécations contre le pauvre Noë. Le lion, le tigre, l’éléphant, le rhinocéros, l’hippopotame, le serpent python et le serpent à sonnettes, enfin tous les animaux des pays chauds y compris la puce, le moustique et le chameau se mirent à rouspéter contre le : Là on est bien. Le vieux Noë ne savauit plus où donner de la tête ; les mains jointes, en faisant des yeux de chèvre à l’agonie il implorait l’aide de Dieu. Mais va te faire fiche, justement à ce moment là, comme un fait exprès, le père éternel était en conversation avec son pédicure, de sorte qu’il n’entendit pas les appels désespérés du seul homme qu’il eût laissé sur la terre.
Et, le vieux Noë en fut réduit à rétracter son mot célèbre. Tout de même, voulant conserver son prestige de roi des animaux, il fit, ce qu’en matière de chicane et de conflit on appelle, une honorable capitulation : — Mes amis, mes frères – dit-il en s’adressant à sa ménagerie qui s’était rangée [devant lui, ajouté en interligne] en demi-cercle, comme des députés écoutant un discours de Georges Berry –, j’avoue avoir parlé comme un âne (à ce mot, l’âne voulut prendre la parole ; mais il était âne, et tous les animaux lui enjoignirent de se taire) Je reconnais, reprit-il enhardi par la bonne disposition de ses auditeurs, que pour les plus illustres, les plus braves, les meilleurs des animaux qui m’écoutent (il les flattait parce qu’ils étaient les plus forts ; depuis, presque tous les hommes agissent comme Noë en cela) l’expression : Là on est bien, est impropre. Mais, [cependant, idem] comme beaucoup de vos confrères s’y trouvent bien, je ne pouvais pourtant pas dire : Là on est mal. A ces mots, le mouton, le bœuf, la vache, le chien, le lapin, la chèvre, enfin tous les animaux des régions tempérées, y compris l’asticot, applaudirent frénétiquement. Le vautour qui remplissait les fonctions d’huissier agita la sonnette et le silence se rétablit. Aussi, pour demeurer d’accord avec les ordres de mon maître, continua-t-il, qui veut que les premières paroles que je prononce servent à baptiser le lieu de notre débarquement ainsi que les habitant qui s’y viendront fixer, je propose l’arrangement que voici : Pour éviter toute querelle, toute chicane, toute discussion je propose de réduire mon apophtegme à ces simples mots : Là on est…. ». De cette façon vous êtes libres, les uns d’ajouter : bien, et les autres : mal. Cela vous va-t-il mes frères ? » Si cela leur allait, inutile de le demander ! L’auditoire se mit à battre des pattes comme la claque de l’Ambigu pendant une représentation des deux-gosses. Et, le sourire sur les babines, les animaux levèrent la séance en criant : Vive Victor Cousin, Vive son disciple Noë. Puis ils se séparèrent pour aller peupler la terre……….
Depuis ce jour-là, de lointaine mémoire, le rocher s’appelle Là-on, et la province ainsi que les habitants Là on est. De nos jours, par corruption, on appelle la ville : Laon et les habitants Laonnais — Voilà la légende de Laon telle que je l’ai rêvée cette nuit……

      Il est dommage que [vous] ne passiez pas au mois de Juillet ; si vous étiez acquittés vous auriez pu me venir voir. Tandis qu’au mois d’août je serais [sic] à SMartin-de-Ré, et c’est bien loin ; sans compter qu’il n’est peut-être pas permis délivré de permis pour visiter les forçats. Enfin, ça ne fait rien…. Je t’embrasse bien affectueusement. Mille baisers à Rose.
                                                         Alexandre

Dans la lettre, souvent, les épistoliers miment la conversation qu’ils ne peuvent pas avoir : comme s’il voyait Marie rester perplexe à l’évocation de l’île de Riou, Jacob précise la description et encourage son interlocutrice à se figurer le lieu qu’il dépeint. Du temps des Travailleurs de la nuit – c’est un des noms que la presse donna à l’association de cambrioleurs – Jacob est allé partout : il connait donc Laon, que sa mère et quelques autres verront bientôt lors du réexamen de leur procès (après le pourvoi en cassation).

Marie s’est-elle inquiétée, dans sa lettre, du temps qu’il allait faire dans l’Aisne, de la pluie qu’on pouvait craindre ? C’est peut-être une remarque de cet ordre qui donna l’idée à son fils d’en tirer un récit, lui qui, à cette heure, compose dans sa cellule d’Orléans les Souvenirs d’un révolté. Il y utilise d’ailleurs des expressions qu’on retrouve, à l’identique, dans les lettres de la période – ici : comme un fait exprès. En l’occurrence la tournure n’est pas significative, mais d’autres ailleurs ne laissent aucun doute sur le fait que la lettre et le récit se nourrissent l’un l’autre. On constate en tout cas, grâce aux ratures et aux ajouts, que Jacob pense son texte et le corrige : toute ordinaire qu’elle soit, l’écriture se travaille attentivement.

Le récit porte la trace des lectures de Jacob, celles du passage cosmogonique chez Rabelais – où Gargantua nomme la Beauce car il est beau-ce pays – et des fables animalières de La Fontaine. Si l’on doit en deviner la morale, ce serait peut-être qu’il faut se moquer du religieux comme du politique. Le père éternel se fait faire les ongles, pendant que l’orateur cajole ses ouailles. Ainsi les compromis du discours et ses délicatesses permettent de contenter la foule, de contenir les plus forts, en les laissant penser qu’ils ont leur mot à dire et qu’il est entendu – sauf l’âne, le pauvre.

LETTRE
Première et dernière pages de la lettre. Le visa de la censure toujours. L’écriture retrouve finalement sa droiture, après une pause sans doute.

C’est amusant, comme un petit récit peut condenser les traits d’une plume et d’une pensée. Celui-ci témoigne bien de l’affection qu’a Jacob pour les animaux – dont l’homme est le roi, c’est dire qu’il en est un lui-même – et le goût qu’il a de s’en servir pour dépeindre l’humain (notez le vautour en huissier). Il met aussi en scène l’un des principes qu’Alexandre tient pour vrai : l’absolue relativité des points de vue et, partant, la vanité qu’on peut leur attacher. Les deux partis, bien et mal, sont décrits dans une similitude parfaite : malgré leur affrontement, tous finissent par acclamer ensemble l’éclectisme de Noë, dans un consensus qui ne manque pas d’absurdité – là on est, ça ne veut plus dire grand-chose.

On retrouve l’art du néologisme cher à Jacob (s’entregorger), sa manie de fermer les guillemets qu’il n’a pas ouverts (et inversement). Signe de la spontanéité épistolaire, autant que les mots escamotés (le vous qu’on a ajouté entre crochets) : le récit se relit, mais la lettre non.

Le texte porte toujours le temps dans lequel il est né. Des noms qui ne nous disent plus rien devaient évoquer un tas de choses au début du siècle : Victor Cousin et Georges Berry devaient être les Finkielkraut et les Raffarin du moment ! Les Deux Gosses (adaptation théâtrale d’un roman de Pierre Decourcelle) a sans doute eu un succès fou au théâtre de L’Ambigu, puisque Jacob s’en sert pour décrire la salve d’applaudissements.

Ce récit diluvien fait office de parenthèse, dans une lettre où le pragmatique s’interrompt et reprend sans transition – encore que le manuscrit, en nous montrant le net changement dans la graphie, dit bien que l’épistolier a fait une pause après avoir inventé sa légende. Au retour du quotidien, on voit comme la suspension a le don de dire beaucoup en trois petits points : ça ne fait rien, que vous ne puissiez pas venir me voir avant la Guyane.

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