Cahier de poèmes 17#

LE MORT MAUDIT

La pauvre antique baraque,
Juchée en haut du coteau,
À toutes les bises craque
Et par tous les joints fait eau.

La porte sans gonds, ballante,
Gémit comme un chat-huant.
C’était la maison roulante
Où couchait le vieux truand.

Le vieux truand, à la brune,
Jetait des sorts aux troupeaux,
Et savait au clair de lune
Faire chanter les crapauds.

Une nuit de grand tonnerre,
Mystérieusement seul
Il est mort, le centenaire
Sans prière et sans linceul.

Ne le voyant plus paraître;
On est venu chez le vieux.
On a su sa mort. Le prêtre
A dit que c’était tant mieux.

Pour mettre son corps en terre
Nul n’osa franchir le seuil.
Le cadavre solitaire
Eut la hutte pour cercueil.

Aussi, sur la lande bleue
Quand vient l’ombre, épouvanté
Le plus fier fait une lieue
Pour fuir le coteau hanté.

Car on sait que le fantôme
Mort sans un de Profundis
Vous demande un bout de psaume
Pour entrer en paradis,

Et l’on veut avec rancune
Lui laisser pour tout repos
La chanson du clair de lune
Qu’il apprenait aux crapauds.

 

Jean Richepin, La chanson des gueux, 1876.

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