Comment j'ai emprunté ses mots pour vivre: à propos de l’oeuvre d’Allain Leprest

Avez-vous déjà écouté chanter Allain Leprest ?

On dit de lui que c’est « un chansonnier ». Après sa mort, de nombreux artistes lui ont rendu hommage, regrettant que soit resté méconnu ce grand poète de la chanson française.

J’ai rencontré ses chansons encore jeune, et je crois avoir compris le monde aidée par les mots que lui y mettait. Il m’a donné des images avec lesquelles je pouvais approcher mieux ce que je vivais. De l’avoir tant écoutée, j’ai construit une familiarité très lumineuse avec sa voix, ses mots, ses rythmes.

Si j’ose le dire, cela ressemble à une façon de mettre au monde. C’est pourquoi j’y retourne toujours, à chercher parmi ses mots à lui le courage, l’à-propos, la compréhension qu’il me manque. Même maintenant que j’ai grandi.

Je ne trouve pas comment dire mieux, comment arriver à nommer ce que lui met une chanson pleine à peindre. Il faudrait pouvoir dire « C’est comme “Martainville” »

pour raconter ce sentiment de tristesse, de repos, avec des souvenirs et quelques regrets. Si je n’avais pas pu l’entendre le chanter, il me semble que j’en saurais beaucoup moins de ce sentiment-là lorsqu’il me vient ; il me semble que je serais un peu plus étrangère à moi-même.

Je me rappelle, aussi, avoir vu ça :

[…]

Il pleut sur la mer,

C’est con comme la pluie.

Peut-être c’est nous

Qui sommes à l’envers.

L’amour a des nœuds

Plein sa mise en pluie.

Ça nous fait marrer …

Il pleut sur la mer

Aujourd’hui dimanche

Sur la Manche

[…]

A lui qui m’accompagnait, et qui n’avait pas entendu Allain Leprest, je ne savais pas bien comment expliquer que, vraiment, ça m’allait bien qu’il pleuve, ce dimanche-là, à Etretat. J’avais l’impression de connaître, de retrouver, une chose très douce.

J’aimerais m’installer dans le monde d’Allain Leprest, avec toute cette mélancolie, ces beaux personnages, ces histoires drôles et ces sentiments mouvants et ciselés.

 

J’ai pourtant tant pleuré, après l’avoir vu en concert, et combien il était saoûl. Il parvient à chanter, avec ces grands gestes de l’ivresse, il est comme illuminé et on ne peut comprendre d’où lui vient et lui reste la force de chanter. Puis, saluer, c’est au-dessus de ses forces, il n’arrive plus à marcher, des amis le soutiennent de part et d’autre.

Cette vidéo, aussi, où au beau milieu d’un concert, d’une chanson, ivre, il se prend la tête dans les mains pour dire « Jsuis emmerdé… jsuis dans la merde, jme souviens plus. Jsuis désolé… Quelqu’un !… », là devant son public, il s’effondre, et sa fille le rejoint, elle chante sans rythme et sans musique jusqu’à ce qu’il soit capable de reprendre.

C’est pour rien que tu valseras

Tu tiens du vide dans tes bras :

La chaleur que tu sens

C’est celle de ton sang

Qui valse dans ta veste.

Y’a pas d’amour, y’a pas d’orchestre,

Tout ça se passe dans ta tête.

Cendrillon a laissé au fond d’un cendrier

La cendre de ses gestes.

Et nous voici déjà demain

Pauvre chien,

Rentre ton cœur dans son étui,

T’auras valsé toute une nuit

Une valse pour rien,

Pour rien…

[…]

Quelque part, je me sens coupable : c’était si dur, de nous donner les mots, de nous expliquer les sentiments, de voir le monde de façon si perçante ?

Pour ma part, j’ai emprunté ses mots pour approcher le monde, pour entrer en vie. J’ai du mal à l’expliquer et, pourtant, je crois qu’on ne peut rien faire de plus puissant avec les mots : il a dit des choses qu’on ne saurait dire autrement … c’est comme créer, ou multiplier, la langue.

Souvent je me demande ce qu’il resterait à dire que lui n’a pas eu le temps de dire, et je me sens perdue face à ça.

Certainement, c’est ce que nous cherchons partout auprès des grands poètes et écrivains.

Voilà, je voulais vous raconter notre histoire, et comment j’ai emprunté ses mots pour vivre.

Juliette

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